French poem
Tentation
by Pamphile Le May (1837–1918)
Oh! quel amour profane M'a soudain enivré! Je crois que je me damne!.. Secourez-moi, Sainte-Anne, Sainte-Anne de Beaupré!
Depuis que je l'ai vue auprès de la fontaine S'asseoir tout rêveuse, et, sur la cime lointaine Fixer son grand oeil noir, J'ai là, devant les yeux, je ne sais quel nuage, Mon coeur est agité comme au léger feuillage Par la brise du soir.
Depuis que je l'ai vue, à l'ombre du grand chêne, Orner coquettement ses longs cheveux d'ébène De l'humble fleur des champs; Depuis que je l'ai vue, innocente et superbe, Dans le calme du soir, s'agenouiller dans l'herbe Pour écouter les chants,
Les chants de la linotte à la cime de l'arbre, Mon coeur indifférent, que je croyais de marbre, S'est tout à coup fondu; Et la nuit est en moi. Le bonheur, la souffrance, L'amour et le remords, la crainte et l'espérance, Tout semble confondu.
Oh! quel amour profane M'a soudain enivré! Je crois que je me damne.... Secourez moi, Sainte-Anne, Sainte-Anne de Beaupré!
Depuis que je l'ai vue, à l'ombre des vieux saules, Rejeter en tremblant de ses blanches épaules Son châle de satin, Pendant que les oiseaux, au-dessus de sa tête, De plaisir et d'amour, comme en un jour de fête, Modulaient leur refrain;
Depuis que je l'ai vue, à la moisson dernière. Demeurer tout un jour sous les flots de lumière, Dans le champ de blé mûr, Glaner les blonds épis oubliés sur la planche, Aux moissonneurs lassés verser, de sa main blanche, Le cidre frais et pur;
Depuis que je l'ai vue, entre cent belles femmes, Dans la fièvre du bal, sous les ardentes flammes Des lustres de vermeil, Au son des instruments s'élancer en cadence, Comme, aux jours chauds de juin, un papillon qui danse Dans les feux du soleil.
Oh! quel amour profane M'a soudain enivré! Je crois que je me damne!... Secourez-moi, Sainte-Anne, Sainte-Anne de Beaupré!
Depuis que je l'ai vue, un soir, à sa fenêtre, Regarder en pleurant chaque étoile apparaître Au fond de l'Orient, Et serrer sur son coeur, dans un transport fébrile, Elle pour qui l'hymen est demeuré stérile, Un enfant souriant;
Depuis que je l'ai vue écrivant, solitaire, Sur la grève sonore, à l'heure du mystère, Deux noms entrelacés, Et les traçant plus loin, sur les sables arides, Quand le flot qui montait, sous ses baisers humides Les avait effacés,
Mon âme est une mer que soulève la bise, Un torrent qui mugit, une flamme qu'attise Un souffle impétueux! Et je voudrais prier. Le feu court dans mes veines; Ma bouche balbutie, et mes prières vaines Ne montent plus aux cieux!
Oh! quel amour profane M'a soudain enivré! Je crois que je me damne! Secourez-moi, Sainte-Anne, Sainte-Anne de Beaupré!