French poem
Triomphe de Ruzard
by Pamphile Le May (1837–1918)
«Demain, jour de plaisir! jour de bonheur suprême! «Je la posséderai cette vierge que j'aime! «Elle s'endormira dans mes bras palpitants, «Et je ne craindrai plus ses désirs inconstants! «Je la verrai rougir à mes douces caresses! «Demain je viderai la coupe des ivresses! «Comme deux forts anneaux s'enchaîneront nos mains! «Mes regards se noieront dans ses regards sereins! «O nuit! passe plus vite! O nuit, lève ton voile! «Tu n'as pas seulement, tu n'as pas une étoile «Vive comme son oeil, comme son fiais souris! «Vous n'avez pas d'arôme, ô mes vieux prés fleuris, «Pas d'arôme enivrant comme sa douce haleine! «O nuit, envole-toi! Rayonne sur la plaine, «Soleil heureux qui dois éclairer mon bonheur!... «Demain elle sera l'esclave de mon coeur! «Elle sera soumise et ne sera plus libre!... «Oh! comme à ces pensers mon âme chante et vibre!.. «Si Léon revenait comme il serait jaloux!... «Il mourrait de dépit. Ses pleurs me seraient doux!...» Ainsi disait Ruzard se tordant sur sa couche; Et des soupirs ardents s'échappaient de sa bouche. Il ne pouvait dormir; ou, s'il fermait les yeux, Son esprit agité par des pensera joyeux Courait, volait, dansait, comme ces météores Qui font jaillir au ciel leurs feux multicolores.
Or tous les conviés, les jeunes et les vieux, En leurs habits de fête, éveillés, radieux, Etaient venus, le soir d'avant le mariage, Fêter la mariée ainsi que c'est l'usage. Et jusque vers minuit, au son des violons La danse avait tressé ses légers tourbillons.
Lozet, n'épargnant rien pour divertir ses hôtes, Avait été chercher au Platon, sur les côtes, Un fifre de renom, le vieux Zaï-Henri; Il avait invité le petit Jean Déri Dont les doigts tapaient bien sur un tambour de basque, Et deux violoneux: Brézette le fantasque Qui savait imiter, avec son grand archet Les cris des animaux, le chant de la forêt, Le sifflement du vent, les ondes susurrantes, Puis Michel Piérichon, dont les cordes vibrantes, Sitôt qu'elle sonnaient, faisaient frémir les pieds.
On disait cependant parmi les conviés: —«Comme Louise est pâle! et comme elle est rêveuse! «A-t-elle, par hazard, peur d'être malheureuse? «Une si bonne entant! Faudrait être vilain «Pour lui faire jamais le plus petit chagrin!... «Ruzard est un peu sombre, un peu bourru peut-être, «Qu'est-ce que cela fait? Peut-on toujours paraître «Et content de soi-même et des autres aussi? «Vous le verrez bientôt moins sauvage, adouci «Par les soins et l'amour de sa jeune épousée. «Elle sera son ange. Et la chose est aisée,—- «Pour elle du moins,—car elle a tant de vertus!»
Louise avait dansé. Ses regards abattus Avaient repris leur flamme aux sons de la musique, Aux gais balancement du menuet antique. Elle avait à Ruzard laissé sa blanche main; Elle avait imposé le silence à son sein Qu'un souvenir heureux venait troubler encore. Comme un songe au réveil s'envole, s'évapore, Emportant nos espoirs, nos biens et nos plaisirs, Léon son doux amour, l'objet de ses désirs, Léon s'était enfui! mais fuite impérieuse Et départ sans retour! mais course glorieuse Dont le terme fatal fut le champ des combats! Léon ne viendra plus! Il est mort! mort là-bas Avec tous ces héros que pleure la Patrie! Elle le croit du moins; et d'une âme attendrie, Pour l'infidèle amante, aux cendres de Léon Elle demande en vain un généreux pardon!
Mais après la veillée, et pendant qu'on repose, Qu'en des pensers lascifs Ruzard, par avance, osa Jouir en libertin, comme on vient de le voir, Des douces voluptés que lui promet le soir, Louise est à genoux, Louise est en prière!... Ainsi la chaste enfant passa la nuit entière.