Versos French Pierre-Jean de Béranger L’Abbesse d’un Couvent comme il y en a encore beaucoup

French poem

L’Abbesse d’un Couvent comme il y en a encore beaucoup

by (1780–1857)

Listen in the reader

Sortez vite et rentrez souvent, Le jour baisse,

Servez votre abbesse, Mes filles, malgré pluie ou vent, En avant, Pour l’honneur du couvent.

L’heure est propice, Jeunes houris ; Que tout Paris Vous trouve à son service. Qu’on m’obéisse ; Vingt ans entiers J’ai fait l’office Dans les plus beaux quartiers, Ne riez pas, Oui mes appas, Ont mis au pas La ville et la province. Ducs et milords Pleuvaient alors, Et plus d’un prince M’honora de son corps.

Sortez vite et rentrez souvent, etc.

De votre ancienne Apprenez l’art ; Mettez du fard Et du rouge qui tienne. Grosse Adrienne, Parfumez-vous ; Madame Étienne,

L’on voit tes cheveux roux. Nina, ce soir, Schall ni mouchoir, Qu’on puisse voir Ta gorge blanche et grasse. Vous, Paméla, Cachez cela, Et qu’on vous fasse D’autres reins que ceux-là.

Sortez vite, et rentrez souvent, etc.

Que tout rapporte. Vous serez huit Jusqu’à minuit De garde sur la porte. Qu’une autre sorte Carton en main, Et fasse en sorte Qu’on l’accoste en chemin. Chez Maréchal, J’envoie au bal, Trois des moins mal ; Autant au Vaudeville, Et tiens à part, Pour maint richard, En femme habile, Des vierges de hasard.

Sortez vite et rentrez souvent, etc.

L’œil d’une fille Juge à l’habit De l’acabit Des gens qu’elle émoustille. Tout vieux qui brille Donne aux catins ; Sans crainte on pille Des cagots libertins. À nos prélats De jeûnes las, Dieu veuille, hélas ! Rendre des bénéfices ! Quand chacun perd, Qui paiera cher, Hors les novices Et quelque duc et pair ?

Sortez vite, et rentrez souvent, etc.

L’art de complaire À tous les goûts, Doit parmi vous, Être l’unique affaire. Un mousquetaire Va tout de bon ; Mais qu’il faut faire De frais pour un barbon ! Vous traitât-on Comme un giton, Souffrez ce ton ; Chacun a son système :

Il faudrait pour Les gens de cour, De sexe même Changer dix fois par jour.

Sortez vite, et rentrez souvent, etc.

Allez séduire Sages et fous ; Laissons de nous Les duchesses médire ; Nous pouvons rire Nous qui plaisons. L’envie aspire À perdre nos maisons ; Mais nos talents, Plus que galants, Sont désolants Pour les prudes lubriques. Rien ne nous vaut ; Livrons assaut Même aux pratiques Des catins comme il faut.

Sortez vite, et rentrez souvent, Le jour baisse, Servez votre abbesse ; Mes filles, malgré pluie ou vent, En avant, Pour l’honneur du couvent.