French poem
Les Projets d’un bon vieux Seigneur
by Pierre-Jean de Béranger (1780–1857)
Je veux rétablir dans ma terre Les us, les bons us d’autrefois ; Messieurs mes vassaux, je l’espère, Vont reconnaître tous mes droits : Je fais, car j’ai haute justice, Je le prouve sur parchemin, Dresser demain, Dans mon terrain, Un bon gibet sur le bord du chemin ; C’est bien le moins qu’un seigneur puisse Quand il lui plaît, pendre un vilain.
Je veux bannir de mon empire Tout clerc, pédagogue ou lettré ; Que personne n’y sache lire, Hormis le bailli, le curé ; Qu’enfin, pour science achevée, Avant qu’il soit quinze ou vingt ans, Mes paysans, Bien ignorans,
Comme il convient à mortaillables gens, Sachent courir à la corvée Et battre l’eau de mes étangs.
Respectable droit de jambage, Je te rétablis promptement, Mais docile aux conseils de l’âge, Adieu te dis confidemment ; Il est bon que je te maintienne Ad honores, pour le moment ; Dors maintenant, Droit séduisant Dont aujourd’hui je m’abstiens prudemment… Je veux te garder pour étrenne À mon fils quand il sera grand.
Je veux qu’avant tous, à l’église, Le pain bénit me soit offert ; Si quelqu’insolent s’autorise D’un abus trop longtemps souffert, Sous-préfet, bedeaux, maire et suisses, Que le coupable soit puni ; Qu’il soit saisi, Battu, honni, Et de mon fief à tout jamais banni ! Nul que moi n’a droit aux prémices… Aux prémices du pain béni.