French poem
Conte pour le jour des Turcs
by Raoul Ponchon (1848–1937)
Un seigneur turc ayant perdu Tout l’or qu’il avait en partage Par suite d’un malentendu Dans un tripot de haut étage,
Se vit, du jour au lendemain, À des Grecs plus chiroplastiques Obligé de passer la main Et réduit à bouffer des briques…
Un jour qu’il était à crier Contre le Ciel et le Prophète, Un ami l’envoya prier À je ne sais plus quelle fête.
« Hélas ! dit-il à sa moitié, Il ignore notre misère. J’accepterais bien volontiers, Mais je manque du nécessaire.
« Qu’est-ce que mon ami dirait De me voir arriver sans page ? Avec raison il trouverait Que je manque vraiment d’usage. »
« Eh bien, moi je t’en servirai, Lui dit sa femme, sois tranquille ; En garçon je m’habillerai Et prendrai l’allure virile. »
Les voilà partis, arrivés. Et si bien reçus par leur hôte, Les pauvres ! qu’ils croyaient rêver, Aucun bon soin ne leur fit faute.
Depuis longtemps ils n’avaient vu Une telle magnificence, Comme ils n’avaient mangé ni bu Vins et mets de cette éloquence !
Quand le dernier os fut rongé, Il était des heures tardives ; Ils voulurent prendre congé Ainsi que les autres convives.
Mais le patron prit son ami À part et lui dit : « Elle est forte ! Quoi ! sans avoir chez moi dormi Tu voudrais repasser ma porte ?
« Pas du tout. Je veux, s’il te plaît, Qu’en mon lit tu dormes ton somme, Et que, de même, ton valet Repose avec mon majordome. »
Ce qui fut fait. Le lendemain Quand ses hôtes si pitoyables Se furent remis en chemin, Non sans des salams préalables :
« Ah ! dit-il, le pauvre garçon, Que mon camarade de chambre ! Il n’a pas même un caleçon, Et nous sommes en plein Décembre ! »
« Oh ! le mien est plus pauvre encor, Dit le majordome — on veut croire — Même qu’il détient un record… Car il n’a même pas… d’histoires ! »