French poem
01 (Elle est déconcertante, elle est capricieuse…)
by Renée de Brimont (1880–1943)
Elle est déconcertante, elle est capricieuse, Son charme ensorcelant est souvent mensonger, Mais ses yeux sont si doux, son pas est si léger, Elle est si finement irrévérencieuse !…
Des dieux, elle est l’enfant adorée et joyeuse À qui tout est permis sans crainte et sans danger Et qui vient ici-bas renverser et changer, Au gré de son humeur, mainte chose ennuyeuse.
Elle s’en prend aux us figés et surannés, Aux sentimens mesquins des cœurs trop tôt fanés, À tout ce qui pourrait s’orner d’un peu de grâce ;
Elle sème, en passant, le rêve et le désir… Mais elle est déjà loin lorsqu’on la croit saisir Et que s’égrène encor son rire dans l’espace ! Le temple de Vénus s’élève, portes closes, À l’abri des vents froids et du faune malin Au bord de l’Archipel, sous le dôme opalin De la nuit qui s’étend, calme, sur toutes choses.
La danseuse sacrée a caché ses seins roses Sous les plis vaporeux de son voile de lin, Car, devant la Déesse au regard sibyllin, Très souple, elle se penche en de classiques poses.
Elle marche en cadence, et lève ses bras blancs, Et tous ses mouvemens sont rythmiques et lents, Faits pour s’harmoniser avec l’âme nocturne ;
Et la Déesse rit, sans daigner se fâcher, En la voyant, confuse et prompte, rattacher L’étroit ruban d’argent qui retient son cothurne. Byblis, fiévreusement, marche depuis l’aurore. Qu’est devenu Caunos, le frère bien-aimé ? Ses cris frappent en vain le bois inanimé, Mais elle ne veut pas désespérer encore.
« Caunos, frère chéri, toi que mon âme adore, Pourquoi n’entendre plus ton rire accoutumé ? Notre innocent amour n’a-t-il pas désarmé Les jalouses fureurs du faune et du centaure ?… »
Or voici qu’elle arrive en des lieux inconnus. Il fait nuit. Les cailloux déchirent ses pieds nus Et son cœur est empli d’une indicible peine.
Soudain, les pleurs brûlans qui venaient l’aveugler Lentement, sans arrêt, se mettent à couler… Et Byblis par les Dieux est changée en fontaine. LE TRIOMPHE DE PHRYNÉ
Celui qui poursuivit la Beauté souveraine, Praxitèle, a taillé dans un marbre très blanc La forme de Vénus-Astarté déroulant Ses longs cheveux bouclés au doigt d’une sirène.
Le maître, pour modèle, a pris le corps troublant De Phryné qui sourit, immobile, sereine… Et toujours le ciseau que son génie entraîne Dans le marbre sans tache avance, sûr et lent.
Et voici cependant que la Vénus s’achève. Praxitèle, chassant la fatigue et le rêve, Contemple tour à tour et son œuvre et Phryné ;
Mais sur la Femme enfin son regard obstiné S’arrête, — ayant jugé l’Image décevante, Et qu’il n’est de Beauté que la Beauté vivante !
LA CAMPAGNE ROMAINE
(Rome, avril 1907)
La « campagna » s’étend, muette, autour de Rome Comme une mante ouverte aux plis mystérieux Et le soleil d’avril se lève, glorieux, Sur l’antique cité — vaste et lointain fantôme…
C’est l’heure matinale où tout, à l’horizon, Se détache moins net sous des gazes de brume, Où s’en vont par troupeaux, fumans et blancs d’écume, Les buffles du pays à la rude toison ;
Où, du lac de Nemi, l’onde calme s’irise, Telle lorsque Diane y mirait son front pur, Et c’est l’heure où descend des forêts sur Tibur Le souffle caressant et léger de la brise.
Mais rien ne vient répondre aux appels d’autrefois, Car le temps a semé la mort sur son passage. Les palais des Césars s’effritent d’âge en âge Et des dieux oubliés nul n’entend plus les voix.
Le Latium déchu de sa splendeur païenne, Qui n’est plus aujourd’hui que ruine et que deuil, Que temples écroulés du faîte jusqu’au seuil, Que souvenirs épars sur la voie Appienne.
Le Latium s’étend muet, inconsolé, Sous la blanche lueur du soleil qui se lève Et semble s’abîmer dans la douceur du rêve Où rit une bacchante au torse dévoilé !
NOCTURNE
(Avril 1907)
Sereine nuit d’avril qu’argente le croissant De la lune… Douceur de la ville apaisée Dans un souffle d’amour tiède et frémissant…
Lourd silence qui plane au pied du Colisée… Passé mort qui surgit encor, majestueux, Sur un temple détruit dont la pierre est usée…
Tibre profond qui fuit le long des quais brumeux, Qui garde le secret des choses en allées Et qui semble un ruban fluide et sinueux…
Formes vagues, que l’ombre a lentement voilées… Souvenirs évoqués, somptueux et divers, Et splendeurs que le temps barbare a mutilées…
Toits, dômes et clochers… Jardins de chênes verts Qui frissonnent au vent venu de la campagne… Vieille Rome endormie au sein de l’univers…
Sereine nuit d’avril dont la langueur me gagne… LE PRINTEMPS
Le vieil Hiver est mort, et Printemps va paraître Dans une éclosion de clartés et de fleurs. Printemps va se vêtir des plus vives couleurs, Et veut que le soleil brille à chaque fenêtre.
Il court par les sentiers où les agneaux vont paître, Où les petits oiseaux sifflent des airs moqueurs, Et lance à pleines mains, dans tous les jeunes cœurs, Les savoureux désirs des amours qui vont naître.
— Salut, bourgeons ; salut, rouges fraises des bois, Feuilles, fleurs qui semblez vous ouvrir à ma voix Et qui donnez votre ombre à la terre ravie…
En mon être assoupi passe un frisson joyeux, Mon cœur lassé tressaille, et j’ouvre grands mes yeux Pour les emplir d’amour, de lumière et de vie !
NUIT D’ÉTÉ
Le jour se meurt, chargé de brises embaumées. Tout s’estompe… Les feux du couchant sont éteints, Laissant flotter encor les contours incertains Des nuages, pareils à de pourpres fumées.
La caresse du vent, sur les roses charmées, Furtivement s’attarde en baisers clandestins ; Et voici que déjà, clignant leurs yeux lointains, Les étoiles se sont, une à une, allumées.
Sur la campagne grise et dans les airs, nul bruit Ne vient troubler la paix du silence ; la nuit Déroule lentement ses voiles et ses gazes,
Et la lune argentée agrafe son croissant Dans le ciel qui s’étend immense, éblouissant, Comme un royal manteau constellé de topazes. L’AME ÉPARSE…
Je me suis demandé souvent Où s’en vont les âmes subtiles Des mots, des gestes inutiles, Des songes fous, vains ou futiles, Du rêve illusoire et fervent ;
Des heures d’amour oubliées, Des promesses et des sermens Dont se bercèrent les amans, Des étreintes aux bras charmans Par la fatigue déliées…
Car de tout ce qui vibre en nous Je crois qu’un peu d’âme subsiste, Tel un souvenir qui persiste Indifférent, joyeux ou triste, Tel un parfum tenace et doux.
Je crois que tout se manifeste Au-delà de nos faibles yeux Dans un monde mystérieux Et que, dans le livre des dieux, Chaque regret s’imprime et reste !
LE BONHEUR
Qu’est-ce que le Bonheur que l’on poursuit sans trêve Le Bonheur inconnu, magique, décevant ; — Illusion suprême, espoir toujours vivant, Vaste comme le monde et vague comme un rêve…
Qu’est-ce que le Bonheur ? Est-ce l’amour fervent, L’amour né d’un sourire et qu’une larme achève ? Est-ce l’humaine gloire impondérable et brève, Ou n’est-ce qu’un fétu balayé par le vent ?…
Qu’est-ce que le Bonheur ? Une vaine chimère, Une ombre, un souvenir, une joie éphémère, La folle inanité d’un éternel désir ;
C’est un roi détrôné, chassé de son domaine, Et qui, depuis ce jour, sans sujets et sans reine, Nous a laissé pleurer dans les bras du Plaisir !
RONDEL
Le cœur a des raisons bizarres et profondes, Dont nul n’a deviné le secret ni la loi, Et nul ne sait, et nul ne me dira pourquoi Je donnerais mes jours pour ces deux nattes blondes !
Un sourire, — un regard… C’est en quelques secondes Que l’éternel amour s’est emparé de moi. Le cœur a des raisons bizarres et profondes, Dont nul n’a deviné le secret ni la loi.
Subtile affinité de forces vagabondes, Puissant, délicieux et redoutable émoi, Attirance invincible, impérieuse foi Qui confondit toujours les sages des vieux mondes…
Le cœur a des raisons, bizarres et profondes.
L’ADIEU
Bald fliesset zwitchen meinem Herzen Und deine Aûgen die weite See. H. HEINE.
Vos rêves m’appelaient, chère, et je suis venu, Car le hasard se plaît aux choses malaisées. Nos deux routes se sont, pour un instant, croisées, Et mon cœur est resté près de vous retenu.
Mais, hélas ! ces deux mains que j’ai cent fois baisées, Ces cheveux blonds, ces yeux adorés, ce sein nu, Je les quitte pourtant, et sans avoir connu La puissante langueur des amours épuisées…
Je les quitte ce soir, de crainte que demain, Plus épris qu’aujourd’hui, plus lâche ou plus humain, Dans vos bras dangereux captif je ne demeure.
Pour la dernière fois, vous m’avez fait accueil, Et, sans me retourner, je passe votre seuil, De crainte que l’adieu sur mes lèvres ne meure !
CŒURS…
Cœurs, premiers berceaux du rêve, Tombes de tous les amours, Cœurs blessés, tristes et lourds, Cœurs qu’un idéal relève ;
Cœurs légers, cœurs violens, Chimériques ou fantasques, Cœurs battus par les bourrasques, Cœurs farouches ou tremblans ;
Cœurs d’ombre, cœurs de mystère, Cœurs fermes, cœurs tourmentés, Innombrables unités Dont la lutte est solitaire ;
Cœurs que l’on ne comprend pas, Cœurs où nul cœur n’a su lire, Cœurs vibrans comme une lyre, Cœurs dédaignés et cœurs las ;
Cœurs de pardon, cœurs de haine, Dans les poitrines sans bruit, Sans relâche, jour et nuit, Vous rythmez la vie humaine !
Légers sillons, marqués sur mes traits las de vivre, Vous avez un poignant et douloureux passé. Chaque jour révolu s’est en vous retracé, Et je puis à présent vous lire comme un livre.
Ce miroir, qui jadis a connu ma beauté, Me révèle aujourd’hui toutes vos flétrissures, Car, tandis que mon cœur saignait de ses blessures, Vous paraissiez, fatals, contre ma volonté.
Vous avez sur mon front mis votre dure touche Le jour où j’ai pensé pour la première fois, Et le doute a creusé ces rides que je vois Barrer amèrement les deux coins de ma bouche.
Vous avez, encadrant mes regards éplorés, Ô sillons, dessiné des lignes implacables, Depuis les sombres jours, — hélas ! irrévocables, — Où la mort m’a repris des êtres adorés.
Vous avez tout surpris de mes tendresses vaines, Espoirs trop tôt déçus ou rêves avortés. Mes soucis et mes maux, vous les avez comptés, Et je retrouve en vous bonheurs, regrets et peines…
Tristes sillons, creusés jour par jour, lentement, Le monde apprend par vous que tout s’altère et passe, Et l’on dit que c’est Dieu lui-même qui vous trace Comme une empreinte auguste ou comme un châtiment !
C’est un vieux cimetière au flanc de la colline ; Il domine la ville et regarde la mer. Une route à lacets y conduit, et dans l’air La poussière s’étend comme une mousseline.
— D’un côté, le vallon aux contours onduleux, Ici, des orangers s’étageant en terrasses ; Aux fentes des rochers, de lourdes plantes grasses Et des géraniums grimpant aux murs calleux ;
La nature partout puissante et vigoureuse, Partout le clair rayonnement d’un ciel d’azur, L’éclat éblouissant, impitoyable et dur Du soleil qui sourit à la terre amoureuse ;
Et puis là-bas, à l’infini se prolongeant, La Méditerranée immense, d’un bleu sombre, Plus calme que ces lacs dont les remous sans nombre Se frangent çà et là d’une écume d’argent.
Oui, partout la beauté, la vie heureuse et chaude, La couleur plus intense et le rêve exprimé, — Et la brise exhalant un souffle parfumé Sur la mer de saphir aux reflets d’émeraude…
— Et pourtant, à mes pieds, sous mes pas incertains, Parmi les mimosas, les jasmins et les roses, Des marbres blancs cachant des lèvres toujours closes Et voilant le soleil à des regards éteints…
Hélas ! songer qu’ici la Mort inanimée Fige des corps vivans dans l’éternel sommeil Et que, sous le ciel clair de ce site vermeil, Je viens m’agenouiller sur une tombe aimée !…