French poem
Le Testament d’un condamné
by Robert Brasillach (1909–1945)
L’an trente cinq de mes années, Ainsi que Villon prisonnier, Comme Cervantès enchaîné, Condamné comme André Chénier, Devant l’heure des Destinées, Comme d’autres en d’autres temps, Sur ces feuilles mal griffonnées, Je commence mon testament.
Par arrêt, des biens d’ici-bas On veut me prendre l’héritage, C’est facile, je n’avais pas Terre ou argent en partage Et mes livres ou mes images On peut les disperser aux vents ; La tendresse ni le courage Ne sont objets de jugement.
En premier, mon âme est laissée À Dieu qui fut son créateur, Ni sainte, ni pure, je sais, Seulement celle d’un pécheur ; Puissent dire les saints français Qui sont ceux de la confiance, Qu’il ne lui arriva jamais De pécher contre l’espérance.
Quel don offrir à ma patrie Qui m’a rejeté d’elle-même ? J’ai cru que je l’avais servie, Mais encor aujourd’hui je l’aime. Elle m’a donné mon pays Et la langue qui fut la mienne, Je ne puis lui léguer ici Que mon corps en terre inhumaine.
Et puis je laisse mon amour, Et mon enfance, avec mon cœur, Le souvenir des premiers jours, Le cristal, le plus pur bonheur, Ah ! je laisse tout ce que j’aime, Le premier baiser, la fraîcheur, Je laisse vraiment tout moi-même Ou, s’il existe, le meilleur,
À toi, à la première image, Au sourire de mon berceau, À la tendresse et au courage, À la féerie des jours si beaux, Soleil même dans les sanglots, Fierté aux temps les plus méchants, Pour qui rien ne change à nouveau L’âge qu’a toujours ton enfant.
Et pour toi, ma sœur, mon amie, (J’ai passé, oh ! si peu de temps Loin de toi, toute notre vie Nos cœurs, du même battement Ont battu), ce que je te laisse C’est nos greniers des vieux printemps, C’est les jeux de notre jeunesse, Nos promesses d’étudiants,
C’est, parmi la neige glacée, La gaîté qui restait la tienne, Le sourire que tu faisais, Par delà les grilles lointaines, Toi, si fière, ô toi, indomptée, Rieuse parmi les déveines, Mon amie de tous nos étés, Ma sœur des joies et des peines.
À toi encor que j’ai vu naître, Comme une enfant de mes douze ans, Petite sœur à la fenêtre, Tu vins aussi, aux jours pesants, À toi, tout ce qui nous assemble, Le mépris des cœurs trop fuyants, Le silence qui nous ressemble, Et l’amour qui n’est pas bruyant.
Petits enfants de ma maison, Ô vous qui ne m’oublierez pas, (Et peut-être d’autres viendront) Vous qui m’avez donné ici-bas Vos joues, l’étreinte de vos bras, Votre sommeil sur qui je veille Je vous appelle ici tout bas, Je vous rends toutes ces merveilles.
Et maintenant, à toi, Maurice, À toi, frère de ma jeunesse, Que te donnerai-je qui puisse N’être à toi de ce que je laisse ? Voici Paris qui fut à nous, Voici Florence qui se dresse Et, sur les chemins secs et roux Voici notre Espagne sans cesse.
Mais voici surtout, ô mon frère, Le cœur de notre adolescence ; Nul hasard ne le désespère, À tout il garde sa confiance. Au destin, même bien masqué, Nous disions oui d’une voix claire, Quel qu’il fût. Et rien n’a manqué Aux cadeaux qu’il pouvait nous faire.
Bien ou mal acceptons le lot ! Je le lui rends tout pêle-mêle Mais je te laisse le plus beau, Nos dix-sept ans, l’aube nouvelle, La couleur du matin profond, Nos années pareilles et belles, Les enfants dans notre maison Et notre jeunesse immortelle.
Et puis, voici, pour mes amis Chacun leur carte-souvenir. Vous d’hier et vous d’aujourd’hui, Vous m’entourez sans vous enfuir, Vous allumez sur mon passage Le plus beau feu de l’avenir. Je tends mes mains à vos images, Elles me gardent de frémir.
Cher José, voici la Cité Et la cour de Louis-le-Grand. Georges, pour un futur été Voici la route dans les champs. Henri, voici les quais de Seine Et les livres à feuilleter Et le pays de la Sirène Que nous aurions dû visiter.
Voici les Noëls de Vendôme Notre-Dame des Pèlerins, Le passé fut si beau en somme Qu’il ne faut blâmer le destin. Jusqu’au bout de nos années d’hommes Nous aurons gardé le meilleur, Le savoir de ce que nous sommes, La jeunesse de notre cœur.
Et pour toi, depuis si longtemps De l’adolescence surgie, Je n’ai que d’étranges présents À te laisser, ô mon amie ; Moins de joie, c’est sûr, que de peines, L’asile où j’abritais ma vie Au cœur des mauvaises semaines Et ce qui jamais ne s’oublie.
Pour vous, les frères de la guerre, Les compagnons des barbelés, Fidèles dans toutes misères, Vous ne cessez de me parler ; Voici nos neiges sur le camp, Voici nos espoirs d’exilés, Notre attente de si longtemps, Notre foi que rien n’a troublé.
Et vous, garçons de mon pays, Voici les mots que nous disions, Nos feux de camp parmi la nuit, Et nos tentes dans les buissons. Vous le savez mieux que personne J’ai voulu garder ma patrie Du sang versé et je vous donne Ce sang gardé, ô mes amis.
Cher Nell, notre Sainte colline, Le petit peuple du Marché, La rue grouillante où l’on chemine, Les charrettes de maraîchers Ils sont à toi, ami têtu, Qui dans l’ombre toujours devines. Ce que l’espoir jamais battu Malgré l’apparence dessine.
Et pour vous les derniers venus, Compagnons des sombres journées, Ô captifs des cachots reclus Gardez ces heures condamnées, Gardez le froid, gardez l’ennui : Pour ceux qui ne les auraient plus, Ce sont des trésors eux aussi, Avec vous, je les ai connus.
Quelques ombres, quelques visages Ont droit encore à quelques grains. Finissons vite le partage Avant que vienne le destin. Tous ceux-là, qui garçons ou filles Sont venus couper mon chemin, Peuvent bien dans la nuit qui brille Attendre avec moi le matin.
Pour eux tous, j’avais les mains pleines Elles sont vides maintenant Des images les plus lointaines, Du passé le plus émouvant. Je ne garde pour emporter Au delà des terres humaines, Loin des plaisirs de mes étés, Des amitiés qui furent miennes,
Que ce qu’on ne peut m’enlever L’amour et le goût de la terre, Le nom de ceux dont je rêvais Au cœur de mes nuits de misère, Les années de tous mes bonheurs La confiance de mes frères, Et la pensée de mon honneur Et le visage de ma mère.