Versos French Robert de Bonnières I

French poem

I

by (1850–1905)

Listen in the reader

COMMENT BELLE-MIGNONNE AIMA LE PAGE PARFAIT AU DÉTRIMENT DE BEAUX FILS DE ROIS

L'Infante avait seize printemps, Dont je vous veux conter la vie. La légende que j'ai suivie Fait régner son père du temps Que l'histoire n'était écrite; Il n'importe. Mais je voudrais Faire aimer ses gentils attraits Selon leur grâce et leur mérite.

Belle-Mignonne était son nom: Ce nom, s'il faut que j'en raisonne, Venait de ce que sa personne N'avait trait qui ne fut mignon. Parmi les plus belles merveilles, Il n'était point telle beauté, Tant que chaque Prince invité N'avait plus que soucis et veilles. Ils amenaient de grands présents En or, joyaux et haquenées, En étoffes bien façonnées, En santal, myrrhe et grains d'encens, Ce qui faisait bien mieux l'affaire Du Roi que les maigres cadeaux Qu'en sonnets, dizains et rondeaux, Les Poètes lui venaient faire.

Parmi tous ces beaux fils de Roi, Etait un pauvre petit page; Il n'avait aucun équipage, Or, ni joyaux, ni palefroi: Le rang ne vaut âme bien faite. Son nom de page était Parfait, De ce que son âme, en effet, Comme sa mine, était parfaite.

L'Infante l'aimait en secret, Bien qu'encore aucune parole, Bouquet parlant ou banderole Eût assuré l'amant discret, Et notre amant, mélancolique, D'autre part, ne pouvait oser A si grande Dame exposer Sa très amoureuse supplique. Ils faisaient pourtant de grands voeux, Ne voulant qu'être unis ensemble. Tout en n'avouant rien, ce semble, Ne peut-on compter pour aveux Rougeur et trouble en l'attitude Qui ne trompe le bien-aimé, Et par coup d'oeil à point nommé Leur bienheureuse inquiétude?