French poem
Les Pourveus bachiques, caprice
by Saint-Amant (1594–1661)
Que les cohortes du Sophy Aillent reprendre Babilone ; Qu’il envoye au Turc un deffy Comme la Gazette nous prosne ; Que tout soit reduit à l’aumosne, Mon cher Comte, il ne m’en chaut pas, Pourveu que Bachus, dans son trosne, Preside à ce noble repas.
Qu’avec le fouet des convenans L’Escosse estrille l’Angleterre ; Qu’on face porter aux manans L’espadon ou le cimeterre ; Que l’on arme toute la terre, Je seray tousjours assez fort, Pourveu qu’on m’esquippe d’un verre Plein de muscat jusques au bort.
Que de l’empire du lion Se desmembre la Catalongne ; Que sa chaude rebellion Taille à Guzman de la besongne ; Que tout le monde s’entre-congne, Je croiray que tout vive en pais, Pourveu que je vive en yvrongne, Et que Mars dorme où je repais.
Qu’au seul nom du brave Harcourt L’Espagnol de peur se conchie ; Qu’il pousse ou retienne tout court Les vains pas de sa monarchie ; Qu’il gemisse à teste fleschie, Ma couppe en rira de bon cœur, Pourveu qu’elle soit enrichie De la precieuse liqueur.
Que Banier, bien ou mal muny, Expose tout à l’avanture ; Qu’à ce coup Picolominy Soit deffait à platte couture ; Qu’il demeure en bonne posture, Il ne m’importe nullement, Pourveu qu’il plaise à la nature Que je boive eternellement.
Que le Soudart de Fernambouc Se rende maistre de la baye ; Qu’il la ravage mieux qu’un bouc Ne fait les tendrons d’une baye ; Que par tout l’on chante dandaye, Je ne m’en estonneray point, Pourveu que dans une humeur gaye Je me rembourre le pourpoint.
Que du faux oracle d’Arras Madrid à la Flandres se pleigne ; Que devant nos diables de ras Ses matoux quittent son enseigne ; Que mesme nos souris on creigne, J’en escriray le bel effet, Pourveu que ma plume se teigne Dans l’encre rouge d’un buffet.
Qu’on epouvente les aisez Du rude mot de subsistance ; Que nos tresors soient epuisez Pour des affaires d’importance ; Qu’on rongne aux moines la pitance, J’en nommeray l’arrest divin, Pourveu qu’à la noble assistance L’on ne retranche point le vin.
Qu’en Portugal un nouveau Jean Chastre le sceptre de Philippe ; Que la Seine domte en un an Le Rhin, le Necar et la Lippe ; Que le lis morgue la tulippe, J’en siffleray la gloire aux cieux, Pourveu que je trempe ma lippe Dans ce jus qui rit à mes yeux.
Que le barreau reçoive ou non Les reigles de l’Academie ; Que, sur un verbe ou sur un nom, Elle jaze une heure et demie ; Qu’on berne adonc, car et m’amie, Nul ne s’en doit estomaquer, Pourveu qu’on sauve d’infamie Crevaille, piot et chinquer.
Qu’un tarif, maintesfois changé, Mette au rouet l’arithmetique ; Qu’un artisan presque enrage En renasque dans sa boutique ; Que cent nouveautez on pratique, J’en gausseray les mal-contens, Pourveu qu’à la façon antique Chacun de nous hausse le tens.
Qu’un superbe et gros maltotier Érige en palais ses rapines ; Que son jeune fou d’héritier S’abandonne aux garces poupines ; Qu’il en ressente les espines, J’auray des roses à souhait, Pourveu qu’à l’ombre des chopines Je me trouve sain et de-hait.
Qu’un endebté, qu’un criminel, Trompe une barriere en sa chaise ; Qu’un autre, en plein jour solennel, S’y coule chez dame Gervaise ; Qu’un autre y dandine à son aise, Je trouveray cela fort bon, Pourveu qu’en celle-ci j’appaise Ma soif qui naist de ce jambon.
Que nos cocqs, sur l’aigle acharnez, Excitent les chants de nos cygnes ; Que nos princes determinez Aient fait rage au combat des lignes ; Que de mes vers leurs noms soient dignes, Je trouveray cela fort beau, Pourveu que Dieu garde nos vignes De la gresle du renouveau.
Que nos petits oisons de cour Usent de fausses railleries ; Qu’ils soient ineptes en amour Et sots en leurs galanteries ; Qu’ils ayment les friponneries, Je les tiendray pour gens bien nez, Pourveu que dans nos beuveries Ils ne fourrent jamais le nez.
Qu’à leur honte nos demy-dieux Ne fassent rien pour ma fortune ; Que je tracasse, pauvre et vieux, Ou sur Cibelle ou sur Neptune ; Qu’un dur creancier m’importune, Je n’en auray point de soucy, Pourveu que je trinque et petune Avec les drosles que voicy.
Que Lysidor soit obsedé Du demon de l’inquietude ; Qu’ayant plus qu’un Paule raudé, Il s’obstine en cette habitude : Qu’il joigne la guerre à l’estude, Je trouveray cela fort bien, Pourveu qu’exempt de servitude Je frippe et hume tout mon bien.
Je n’aspire plus aux lauriers Qu’on cueille au bout d’une conqueste ; Bren de ces preux avanturiers Qui dans le choq se font de feste ; Que cent palmes on leur appreste, Je m’en mocque à gozier ouvert, Pourveu qu’on m’honore la teste D’un bouchon fait de pampre vert.
Que l’on me parle d’aller voir Balets, tableaux, filles de joye ; Que de livres pleins de sçavoir Les rares présents on m’octroye ; Que le Cours ses graces déployé, Je tiendray cela pour veu, Pourveu qu’à table je me voye De vin d’Espagne bien pourveu.