French poem
La Boucle de cheveux
by Sainte-Beuve (1804–1869)
Je ne regrette rien : ces lettres que je pleure, M’en voilà tout payé, bien plus riche à cette heure ! Quoi ? tous ces souvenirs lentement amassés, Ces purs commencements que rien n’a dépassés, Et qui, par longs détours déroulant leur nuance, Au cœur qui les revoit n’ont laissé nulle offense ; Quoi ? ces bonjours charmants, mille fois variés, Ces gracieux appels l’un à l’autre liés, Ces demi-mots parlant au rêve du poëte, Où j’achevais le sens sous la page discrète ; Ces mots plus sérieux qui s’annonçaient d’abord, Écrits à certains soirs tout près d’un lit de mort, Et d’où, pour épurer ce qui tient à la terre, Un éclair m’arrivait du terrible mystère ; Ces bons propos souvent quand j’étais affligé, Cette plainte parfois si je semblais changé ; Mais surtout la douceur de ce courant que j’aime, Ce flot continuel, la belle âme elle-même ; Quoi ? tous ces chers trésors, à peine dévoilés, Voilà que je les perds, et vous m’en consolez ! Même en les retirant, vous savez me les rendre Par le plus chaste gage et non pas le moins tendre ; Je les pleure, et pourtant je n’en regrette aucun : Je les respire là tous en un seul parfum, Ô cheveux odorants ! ô ma boucle adorée, Qu’elle noua longtemps sur sa tête sacrée ; Qui, dans ses belles nuits, dormait sous le réseau, Reployée à demi comme une aile d’oiseau, Et qui chaque matin, quand l’âme aussi se lève, S’échappait sur son front et caressait le rêve ! Anneau léger, le nœud le plus sûr de sa foi ! Feuille de l’arbre saint, cueillie exprès pour moi !