Versos French Sainte-Beuve Les Larmes de Racine

French poem

Les Larmes de Racine

by (1804–1869)

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Comme un lis penché par la pluie Courbe ses rameaux éplorés, Si la main du Seigneur vous plie, Baissez votre tête et pleurez : Une larme à ses pieds versée Luit plus que la perle enchâssée Dans son tabernacle immortel ; Et le cœur blessé qui soupire Rend des sons plus doux que la lyre Sous les colonnes de l’autel.

Jean Racine, le grand poëte, Le poëte aimant et pieux, Après que sa lyre muette Se fut voilée à tous les yeux, Renonçant à la gloire humaine, S’il sentait en son âme pleine Le flot contenu murmurer, Ne savait que fondre en prière, Pencher l’urne dans la poussière Aux pieds du Seigneur, et pleurer.

Comme un cœur pur de jeune fille Qui coule et déborde en secret, À chaque peine de famille, Au moindre bonheur, il pleurait ; À voir pleurer sa fille aînée ; À voir sa table couronnée D’enfants et lui-même au déclin ; À sentir les inquiétudes De père, tout causant d’études Les soirs d’hiver avec Rollin ;

Ou si dans la sainte patrie, Berceau de ses rêves touchants, Il s’égarait par la prairie Au fond de Port-Royal des Champs, S’il revoyait du cloître austère Les longs murs, l’étang solitaire, Il pleurait comme un exilé ; Pour lui, pleurer avait des charmes Le jour que mourait dans les larmes Ou La Fontaine ou Champmeslé.

Surtout ces pleurs avec délices En ruisseaux d’amour s’écoulaient, Chaque fois que sous des cilices Des fronts de seize ans se voilaient, Chaque fois que des jeunes filles, Le jour de leurs vœux, sous les grille S’en allaient aux yeux des parents ; Et foulant leurs bouquets de fête, Livrant les cheveux de leur tête, Épanchaient leur âme à torrents.

Lui-même il dut payer sa dette. Au temple il porta son agneau : Dieu marquant sa fille cadette La dota du mystique anneau. Au pied de l’autel avancée La douce et blanche fiancée Attendait le divin Époux ; Mais, sans voir la cérémonie, Parmi l’encens et l’harmonie Sanglotait le père à genoux.

Sanglots, soupirs, pleurs de tendresse, Pareils à ceux qu’en sa ferveur Magdeleine la pécheresse Répandit aux pieds du Sauveur ; Pareils aux flots de parfum rare Qu’en pleurant la sœur de Lazare De ses longs cheveux essuya ; Pleurs abondants comme les vôtres, Ô le plus tendre des Apôtres, Avant le jour d’Alleluia !

Prière confuse et muette, Effusion de saints désirs ! Quel luth se fera l’interprète De ces sanglots, de ces soupirs ? Qui démêlera le mystère De çe cœur qui ne peut se taire Et qui pourtant n’a point de voix ? Qui dira le sens des murmures Qu’éveille à travers les ramures Le vent d’automne dans les bois ?

C’était une offrande avec plainte Comme Abraham en sut offrir ; C’était une dernière étreinte Pour l’enfant qu’on a va nourrir ; C’était un retour sur lui-même, Pécheur relevé d’anathème, Et sur les erreurs du passé ; Un cri vers le Juge sublime Pour qu’en faveur de la victime Tout le reste fût effacé.

C’était un rêve d’innocence, Et qui le faisait sangloter, De penser que, dès son enfance, Il aurait pu ne pas quitter Port-Royal et son doux rivage, Son vallon calme dans l’orage, Refuge propice aux devoirs : Ses châtaigniers aux larges ombres ; Au dedans, les corridors sombres, La solitude des parloirs.

Oh ! si les yeux mouillés encore, Ressaisissant son luth dormant, Il n’a pas dit à voix sonore Ce qu’il sentait en ce moment ; S’il n’a pas raconté, Poëte, Son âme pudique et discrète, Son holocauste et ses combats, Le Maitre qui tient la balance N’a compris que mieux son silence ; Ô mortels, ne le blâmez pas !

Celui qu’invoquent nos prières Ne fait pas descendre les pleurs Pour étinceler aux paupières, Ainsi que la rosée aux fleurs ; Il ne fait pas sous son haleine Palpiter la poitrine humaine Pour en tirer d’aimables sons ; Mais sa rosée est fécondante, Mais son haleine immense, ardente, Travaille à fondre nos glaçons.

Qu’importe ces chants qu’on exhale, Ces harpes autour du saint lieu ; Que notre voix soit la cymbale Marchant devant l’arche de Dieu ; Si l’âme trop tôt consolée, Comme une veuve non voilée, Dissipe ce qu’il faut sentir ; Si le coupable prend le change, Et, tout ce qu’il paie en louange, S’il le retranche au repentir ?