Versos French Sainte-Beuve Le Suicide

French poem

Le Suicide

by (1804–1869)

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Quand Platon autrefois, saisi d’une ardeur sainte, Du haut du Sunium, et par delà l’enceinte De l’immense horizon, Aux disciples, en cercle assemblés pour l’entendre, Montrait du doigt ce monde où notre âme doit tendre Et que voit la Raison ;

L’un d’eux, tout enivré des paroles du maître, Désormais ne pouvant du terrible peut-être Porter l’anxiété, Pour finir un tourment que chaque instant prolonge, Monte sur un rocher, s’en précipite, et plonge Dans l’immortalité.

Par un désir moins pur, par un moins beau délire, Désenchanté de vivre, et fatigué de lire Au livre d’ici-bas, Charles, sans espérer là-haut un meilleur monde, Gravissait, pour mourir, un roc que l’air et l’onde Minent de leurs combats.

Sous mille traits charmants il s’était peint la vie Aux jours où la jeunesse en songes est ravie ; Mais ces jours sont passés ; Mais il comprend enfin, il raille sa chimère. Et, prêt à la briser, il tient la coupe amère. En disant : C’est assez.

Sa main, du bien, du mal, n’a point pesé la somme : L’œil bon de l’Éternel, veillant d’en haut sur l’homme Comme sur un enfant, N’est pour lui qu’un œil morne, une éteinte prunelle Où jamais n’a brillé de l’âme paternelle Un rayon échauffant.

Il n’a point de son être entendu le mystère ; Et dès lors en son cœur une voix solitaire, Implacable remords. Sphinx caché qui punit une erreur comme un crime, Pour un sens mal compris le condamne à l’abîme Et le pousse à la mort.

Il y va ; mais, du roc près d’atteindre la crête, Il se tourne pour voir, monte encor, puis s’arrête, Jette encore un regard : En ces lieux tant maudits un charme se révèle ; Ils ont pris à ses yeux une teinte nouvelle À l’heure du départ.

Derrière un voyageur, s’arrondit et s’incline Par un penchant plus doux, et se change en colline Un aride coteau ; Après qu’on l’a franchi, l’âpre sentier s’efface, Et le sol en fuyant semble voiler sa face Sous un plus vert manteau.

L’aspect du mal souffert repose l’âme usée ; La sueur de midi nous retombe en rosée, Quand le jour va finir ; Le passé s’adoucit aux yeux de la souffrance, Autant qu’aux jeunes yeux où reluit l’espérance S’embellit l’avenir.

Un ciel plus pur déjà s’est entr’ouvert pour Charle, Sur son chemin de mort tout s’anime et lui parle De bonheur et d’amour ; L’autan fougueux n’est plus qu’un zéphyr qui caresse ; Le roc à peine fend la vague qui le presse Et qui meurt alentour.

Un Génie a passé sur ce désert sauvage, Des bouquets d’orangers aux sables du rivage Mêlent leurs rameaux verts ; L’Océan au soleil se dore d’étincelles, Et d’écume il blanchit sous les mille nacelles Dont ses bords sont couverts,

Mais Charles toujours monte et s’avance à l’abîme ; Il y touche : devant ce spectacle sublime, La mer, les cieux, les bois, Il hésite un moment ; puis, s’asseyant au faite, Avant de s’en aller, il veut voir une fête Pour la dernière fois.

Ce n’est pas un regret, un espoir qui l’enchaîne ; C’est pur désir de voir, curiosité vaine, Qui le retarde encor. Le cygne va partir, son aile se déploie ; Rien qu’un frêle ruban, un léger fil de soie, Ne retient son essor.

La brise, recueillant les trésors de la plage, Lui porte des parfums confondus en nuage Avec des bruits charmants ; Et devant lui, pareils à des Ombres chéries, Glissent sur des flots d’or en des barques fleuries D’heureux couples d’amants.

Plus d’un, près du rocher, tout en passant, l’appelle Et, d’en bas lui lançant une gaieté cruelle, Le convie au bonheur… Jouissez du bonheur, vous que le Ciel protège. Qu’il aime, et dont jamais un rêve sacrilège N’a traversé le cœur !

Il est pour les humains d’effroyables pensées ; Les âmes qu’en tombant ces flèches ont blessées Ne sauraient en guérir ; La vie en est gâtée, et chaque heure trop lente Y laisse en s’écoulant une trace sanglante : On n’a plus qu’à mourir.

Charles sourit d’en haut à la folie humaine ; Ineffable sourire ! oh ! qu’il est pur de haine, Qu’il est plein de douceur ! Telle une sœur mourante, à l’agonie en proie, Sourit aux jeux naïfs, à l’innocente joie De sa plus jeune sœur.

Cependant, à la fin, quelque vapeur légère, Quelque nuage errant, d’une ombre passagère Couvrira le tableau ; Le soleil un instant voilera son visage, Et sans la rallumer laissera son image S’éteindre au fond de l’eau,

Ce sera l’heure alors. Et quand, d’un flot docile Mollement ramenés vers un retour facile, Et poussés par le flux, Les joyeux promeneurs regagneront la terre, Celui que, le matin, ils virent solitaire, Ils ne le verront plus.