Versos French Sainte-Beuve Le Plus Long Jour de l’année

French poem

Le Plus Long Jour de l’année

by (1804–1869)

Listen in the reader

Quittons le berceau de feuillage Et les bords fleuris du torrent ; Le soleil, las d’un long voyage, S’est couché derrière un nuage, Et déjà le jour est mourant.

Le soir, qui lentement arrive, Détache le réseau vermeil Qui couvrait la terre captive, Comme un pêcheur fait sur la rive Ses filets séchés au soleil.

Une fraîche haleine soupire Dans le saule et dans le roseau ; Le soir et son paisible empire Sont chers à tout ce qui respire, À la fleur, à l’homme, à l’oiseau.

Puis surtout aucune journée N’a de soir si beau qu’aujourd’hui ; Plus haut notre âme est ramenée, Car le plus long jour de l’année, Ô Laure, en ce jour nous a lui.

Pourtant, ô blonde jeune fille, Tu vas folâtrer, comme avant, Sur le gazon devant la grille, Ou sous l’odorante charmille Des jasmins qui tremblent au vent.

File ta trame fortunée, Ô la plus belle du vallon ; Au doux printemps, la matinée Sait-elle ce que la journée A de plus court ou de plus long ?

Qui voudrait troubler, dès l’aurore, L’alouette dans sa chanson, La vive abeille qui picore, L’hirondelle, étrangère encore, La linotte au bord du buisson ?

Mais dans l’amitié qui nous lie, Sans te troubler, ne puis-je pas, À cette heure où rien ne s’oublie, Mêler à ta jeune folie Quelques mots sérieux tout bas ?

Et, tandis que l’ombre abaissée Nous empêche déjà de voir, Tenant la blanche main pressée, T’apprendre une grave pensée Avant le baiser du bonsoir ?

L’Été, — c’est l’Océan qui roule Des flots dont les bords sont couverts ; Chaque jour est un flot qui coule, Et qu’un reflux bientôt refoule Au gouffre glacé des hivers.

Ainsi, sur cette plage humaine, Nos jours d’abord montent un peu, Et l’homme rêve un grand domaine ; Puis un prompt reflux les remmène ; Ainsi tu l’as voulu, mon Dieu !

Et nous, égarés dans le rêve, Nous ne croyons pas au déclin ; L’arbre, au printemps, reprend sa sève, La fleur chaque avril se relève, Et notre cœur est toujours plein !

Ô jeune fille, sois plus sage, Et, quand ton déclin va venir, Ne laisse pas le frais ombrage Ni les fruits d’or dans le feuillage Te voiler le sombre avenir.

Mais, avant que ta nuit s’avance, Mais dès aujourd’hui, dès ce soir, Au rivage où, muette, immense, L’Éternité pour toi commence, Viens de bonne heure, viens t’asseoir.

Vois-y tomber comme une goutte Ces ruisseaux au cours incertain, Portant sur leur mouvante roule La foule crédule qui doute, Et sur chaque barque un destin.

Au-dessus, l’éclatante roue Fait tourner les astres au ciel ; Et cependant le vent se joue, Le flot grossit, la barque échoue ; Chaque astre revient éternel.

Toi, dont la nef est la dernière, Ô toi, qui chantes et qui ris, Quand va s’élargir la rivière, Et que bien loin fuiront derrière Tapis de mousse et bords fleuris ;

Alors, en la beauté qui passe, Malheur, si tu croyais encor ! Que faire, hélas ! au sombre espace Où tout s’abîme, ou tout s’efface, Si l’on n’a pas une ancre d’or ?

Maître austère aux leçons divines, Le Devoir gronde par amour ; Il a parlé, tu le devines ; À la main le sceptre d’épines ; À ton front les roses d’un jour !

Blanche reine de la pelouse, Arme-toi de grave douceur ; Sois prudente comme une épouse ; Que plus d’une Éloa jalouse Te reconnaisse pour sa sœur ;

Jusqu’à l’heure auguste, suprême, Où, parmi les Anges ravis, Tu fleuriras, Ange toi-même, Fleuron du sacré diadème Tombé sur l’éternel parvis !