French poem
Sous l’Odéon
by Sainte-Beuve (1804–1869)
Ô la belle élancée, élégante et nu-tête, Assise à son comptoir ou bien souvent debout ! On passe, on est charmé ; l’on repasse, on s’arrête : Elle nous voit à peine, on la voit de partout.
Quoi ? tout le jour ainsi dans l’étroite volière, Oiseau qu’on croit si libre et pourtant enchainé ! Pour qui donc sa chanson ? pour qui, sous sa paupière, Ces doux feux qu’elle voile au passant obstiné ?
La jeunesse bourdonne et court sous le portique Avec de joyeux ris et des regards ardents : Elle, comme une reine ou la Minerve antique, Front pur, tête baissée, elle songe au-dedans.
Sans lever ses beaux yeux, quand la foule s’empresse, Elle pose à deux mains sur son genou léger Le livre qu’elle lit (c’est, je crois bien, Lucrèce), Et l’on voit au beau vers son beau doigt s’allonger.
Moins calme eu son boudoir s’assied la noble dame, Moins à l’aise au désert, à l’ombre des forêts ; Dans cette cage ouverte, ainsi cette jeune âme Vit, respire en plein air et livre ses secrets.
Oh ! non, elle les cache et se garde fidèle Au jeune ami qui rôde et dont on est jaloux : Plus heureux il évite, il ose être loin d’elle, De peur de laisser voir ce qui serait trop doux !
Ô si j’étais poète, ô ! dès l’aube, à chaque heure, Je viendrais m’égarer jusqu’aux ombres des nuits : Sous les piliers tournants de la vague demeure Je viendrais enchaîner, dérouler mes ennuis.
Chaque fois, en passant, j’essaierais sa louange D’un vers harmonieux et d’un timide chant ; Ma lèvre aurait ces mots de jeune fille et d’ange : La Stance sur ses pieds grandirait en marchant,
Puis le tour accompli du portique sonore Me ramènerait juste au pilier qui me plaît, Et la rime à l’instant, riche et docile encore, Viendrait, à jeune Belle, enfermer le couplet.
— Regret de nos printemps ! Espérance adorée ! Ô promenoir si cher à nos libres amours ! Ô traces d’autrefois, qui revivent toujours ! Ô jeune Ami, pourquoi me l’as-tu donc montrée ?