Versos French Sébastien-Charles Leconte L’Abîme intérieur

French poem

L’Abîme intérieur

by (1860–1934)

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Les étoiles, au Nord lentement effacées, Sont des tisons mourants sur des piliers d’airain, Et l’ombre, plus profonde autour de mes pensées, S’abaisse sur mon front comme un ciel souterrain.

Et, spirale attirante et que semblent descendre Des lumières qu’effare une haleine d’en bas, Comme un gouffre se creuse en un sol fait de cendre, L’abîme intérieur a bâillé sous mes pas.

Tout s’absorbe aux remous enveloppants du vide. Comme pour mieux, autour de moi, multiplier Le tourbillon sans fin que sans terme dévide Le centre d’un intarissable sablier.

Car elles sont si loin de moi, les pâles lampes, Toujours plus pâles, et dans l’espace tournant, Que, m’arcboutant des reins au vertige des rampes, Je les vois comme des points d’or, et, maintenant,

Leur lueur, qui défaille au fond du puits accore, Un instant se ranime et palpite et s’éteint, En un scintillement funèbre où brille encore L’éphémère rayon sous nos cils incertain.

Ma conscience alors s’étonne d’être seule Et chétive, dans le formidable réseau D’un ouragan qui l’aspire, comme la gueule Épouvantable d’un antre boit un ruisseau.

Et mon rêve, enlacé dans une trombe d’ombre, Se disperse de marche en marche, ainsi que font Des feuilles d’arbre au vent du crépuscule sombre, Dans la vrille sans fin des ténèbres sans fond.

Et, parmi les ressauts des terres éboulées, Hagard et cramponné du poing et de l’orteil Au hasard effrayant des roches ébranlées, J’admire, d’un regard ivre encor de soleil,

La chute frissonnante, à peine ralentie Par le vent glacial soufflant de l’inconnu, De la poussière de mon songe, anéantie Dans l’engloutissement du précipice nu.

Mes ongles en vain crient sur la muraille lisse, Mes nerfs vibrent, tendus en sursauts forcenés ; Je ne veux pas tomber ; je veux, sans que faiblisse Le furieux effort des muscles obstinés,

Embrasser d’une étreinte aux nœuds inextricables Les bords déchiquetés du funeste entonnoir, Et lier de mes doigts, bandés comme des câbles, Ma chair vive au rocher étincelant et noir,

Qui découpe en créneaux la frange du cratère, Je ne veux pas tomber ! car enfin j’ai compris Que cette vision où, béante, la Terre, Se dérobe à mes pieds et dévale en débris,

Où s’enfoncent, en perspectives nostalgiques Les pentes déroulant leurs abruptes parois, N’est rien que le miroir aux ténèbres magiques Où vient se réfléchir mon Ame d’autrefois,

Car cette âme est minée ainsi qu’une montagne Par un peuple de nains, dont le pullulement Patient et subtil bourdonne, s’enfle et gagne, D’heure en heure, la veine où luit le diamant.

Leur tenace labeur, enchevêtrant les mailles D’un sinistre filet de couloirs et de puits, À rompu l’équilibre inconscient des failles Et fait fléchir les arcs des voûtes sans appuis.

Leurs innombrables bras ont fait leur œuvre. Il semble Que le mont colossal, déraciné par eux, Chancelle, en oscillant sur sa base qui tremble, Pour s’affaisser d’un bloc an néant ténébreux.

Les paliers effondrés de l’abîme qui s’ouvre Apparaissent, montrant, en monstrueux lacis, Ces chemins souterrains que leur déroute couvre D’une tumultueuse évasion noircis…

Tout s’apaise : la mort me frôle, familière. La solitude aux plis muets s’appesantit Sur la surnaturelle et vague fourmilière Soudain abandonnée et vide. Et j’ai senti

Que, sous le sol de l’âme humaine, quand la sonde Plonge, elle va troubler, en son profond retrait, Dans ses caves aux murs vacillants, tout un monde Qui vit, se multiplie et garde son secret,

Qui cependant, au cœur de ses mornes carrières, Menace, d’une sape où ne se tait jamais L’obsédante rumeur des stridentes tarières, Le roc fondamental de nos sacrés sommets ;

Et qui, parfois, fouillant la masse qui l’opprime, Chemine, évide et ronge, et, d’un effort sans bruit, Jette le pic, velu de sa neige sublime, Comme une pierre blanche, à l’éternelle nuit.