French poem
Les Prières
by Sébastien-Charles Leconte (1860–1934)
Elles montent toujours, candides et lustrales, Animant du frisson où s’étouffent leurs râles La volute d’argent des encens attiédis, Vers l’illusoire azur que fleurit de lumières Le prestige ancestral des ferveurs coutumières, Par l’apparition des pâles paradis,
Elles montent, et, comme une onde, Elles enveloppent le monde D’un attentif recueillement, Et leurs essaims, en lente ronde Apaisant leur frémissement, Sous l’orage des destinées
Ployant leurs ailes fascinées, D’un cercle aux têtes inclinées Geignent l’orbe du firmament.
Elles vont, les yeux clos, terribles et roidies Dans le brutal émoi crispant leurs mains hardies, Dardant des bras tendus sur leurs fronts convulsés, Exaltant aux plis durs de leurs faces fatales, Avec l’inique orgueil des croyances natales, L’impiété des vœux hautement professés.
Et, dans l’espace en vain ruées, Elles s’écroulent en nuées Au sillon de l’astre laissant L’odeur des haines, embuées Par l’horrible effluve du sang, Afin que leur démence appende Comme une insultante guirlande L’insolence de son offrande Aux murs du ciel incandescent.
Suppliantes jetant en rumeurs insensées L’inexpiable aveu de leurs vaines pensées, Avec le cri des maux en sacrifice offerts, Elles vont, sans que leur tempête grossissante Sur son obsession avide et morne, sente Peser, comme un mépris, le muet univers.
Que leur bouche implore ou menace, La même espérance tenace, Par son enivrante vertu, Soutient l’injurieuse audace De leur foule au regard têtu, Sans que jamais leur foi comprenne Que l’indifférence sereine Est la réponse souveraine De l’Inconscient qui s’est tu,
Tourments de l’innocence ou remords légitimes ; Voix des bourreaux, chants des martyrs, pleurs des victimes, Tout un orage aux flancs du globe suspendu, Par chaque accent distinct de sa clameur confuse, Sollicite, dénonce, exige ou bien accuse, S’enfle dans l’éther vide et meurt inentendu.
Au fond du fiévreux crépuscule La nue obscure s’accumule Et, flottant, lourde de poison, Voûte mouvante où l’ombre ondule, Cerne, par delà l’horizon, Notre planète maternelle D’une auréole criminelle, Et qui semble à notre prunelle Le cintre de notre prison.
O Pensée ! élargis l’ordre qui nous enserre ! Donne-nous l’équité, dont la loi nécessaire, N’ayant pas de maudits, ne connaît pas d’élus, Pour qu’abjurant la peur ou l’espoir, enfin libre, Et se sachant des droits que le droit équilibre Une Humanité vienne, et qui ne priera plus !