French poem
Décadence
by Stanislas de Guaita (1861–1897)
Art suprême du vers ! Art de la Décadence Moderne ! — Mauvais goût exquis ! — Outrecuidance Du Verbe, dont la robe a des paillettes d’or, Et les épaules, des ailes, comme un condor ! Rhythme savant, desordonné, rhythme où s’égare L’oreille paresseuse ! — Effroyable bagarre
Où le bon sens bourgeois ne se reconnaît plus ! Ô labyrinthe des poëtes chevelus !…
Ô labyrinthe éblouissant de pierreries ! Temple où la majesté des Idoles chéries Rayonne — vierge de tous profanes regards — Sous des flots bleus d’encens, devant nos yeux, hagards D’extase !… — Pourquoi pas ? Nous sommes fanatiques, Nous, héritiers tardifs des bardes romantiques ; Mais la sérénité sied à notre dédain Pour le doux rêvasseur au lyrisme anodin : Le plus humble de nous a des pitiés sans borne Pour l’inintelligent élégiaque morne Qui vomit en distique ou soulage en tercet Son admiration béate sur Musset, [Ce fils gâté de l’Art, gaspilleur de génie, Qui, sans rimes, roula des torrents d’harmonie Dont chaque flot, grossi de nos pleurs, s’est jeté, Superbe, aux gouffres bleus de l’immortalité !]
Ô Décadence ! Gloire !… — À nos aïeux antiques, Frères, chantons en chœur de triomphaux cantiques !
— Stace ! Apulée, et toi, chèvre-pieds Martial, Poëtes décadents ! Notre chant filial Doit vibrer jusqu’à vous, nos ancêtres de Rome ! — Jusqu’à toi, Claudien ! — À toi, Juvénal, homme Dont la colère a fait flamboyer sur César Le formidable arrêt, terreur de Balthazar ! — Glorifions vos noms illustres, ô nos Maîtres ! Que notre gratitude, enclose au cœur des mètres Retentissants, s’essore et vole à vos tombeaux Chanter l’hymne pieux des poëtes nouveaux ; Et répande à foison, sur vos cendres chéries, Nos hommages, tressés en couronnes fleuries !
Comme vous — nous ferons scintiller des joyaux En notre style, et sculpterons, en des noyaux, De fabuleux palais aux colonnades folles ! — Ô Lilliput ! ô rêve !… Et nos rimes frivoles Tintinnabuleront, clochettes de saphir Et d’émeraude, au vol effréné du zéphyr, En des beffrois où la fourmi la plus petite Se blottirait — comme un soldat dans sa guérite. Et nous enlacerons, en des rhythmes subtils, La rareté de nos sentiments, fussent-ils Plus ténus que des fils de vierge, et plus étranges Que les tissus orientaux aux riches franges !