Versos French Stuart Merrill Le Pâtre aveugle

French poem

Le Pâtre aveugle

by (1863–1915)

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La fumée, ce soir, est grise Contre tout le ciel gris. Dans ce pays où les cerises Saignent comme des yeux meurtris.

Il semble qu’il va pleuvoir Des flammes avec des larmes Dans l’Orient de plus en plus noir Qui palpite d’alarmes.

Je ne connais pas bien la route Qui mène à notre maison. Si tu priais, ô sœur, sans doute Reconnaîtrais-je notre horizon.

Mais tu as oublié la prière Qui guide vers le toit natal Les pauvres amoureux qui errent Par mont et val.

Et je ne sais plus le signe Que m’apprit le trop vieux prêtre Pour conjurer les ombres malignes Qui peuvent nous apparaître.

Il fait noir, et les arbres grondent Dans le vent, la foudre et le froid. Comme si soudain le monde Se hérissait d’effroi.

Attendons le pâtre aveugle qui passe Courbé sur son bâton, Cheveux épars sur sa nuque lasse, Et tapant la terre à tâtons.

Seul, il voit clair des humains, Lui, le passant sans yeux À qui Dieu donne la main Pour qu’il marche mieux.

Il connaît comme ses chiens la route Qui mène au silencieux village Où voudrait dormir notre doute Loin du bruit des orages.

Ah ! qu’il vienne vite, l’aveugle Dont j’entends déjà les pas Au milieu des vaches qui beuglent Et des brebis qui bêlent tout bas !

Qu’il vienne comme un annonciateur, Précédé de la terrible tempête Qui le brûle de feux et de pleurs, Parmi le troupeau de ses bêtes !

Il heurtera de son bâton la porte Des fermes jaunes sous les éclairs ; Il fera trembler de sa voix forte Les carreaux sonores des chaumières.

Et les rustres accroupis près de l’âtre, Diront, ouvrant de vains yeux : « C’est l’aïeul aveugle des pâtres Qui passe sur la route de Dieu ! »

Suivons-le, sœur, sans plus d’orgueil Que ses chiens, ses bœufs et ses brebis : Lui seul nous ramènera sur le seuil De ce qui fut notre paradis.

Et lorsque nous aurons trouvé notre maison Parmi ses vignes dégouttant de pluie, Nous dirons, très humbles, une oraison Pour le pâtre aveugle qui s’enfuit

Vers la montagne violette de nuages. Où cette nuit nous verrons luire, Clair comme l’espoir après l’orage, Son bûcher où des ailes se déchirent.