French poem
Les Poings à la porte
by Stuart Merrill (1863–1915)
La neige, comme le regret qu’on a pour une morte, Assourdit sur la route tous les bruits de la vie. À peine la brise parfois soulève-t-elle Les linceuls du souvenir dans le jardin où gèle L’eau lourde des fontaines. C’est l’heure du silence Où les chiens ont cessé de hurler à la nuit Au fond des fermes dont nulle fenêtre ne luit. Et les dernières fileuses du village sont couchées, Chastes et s’étant dévêtues devant la Vierge Marie, Après avoir prié pour leurs légers péchés.
Ici la lampe baisse avec mon espérance. Je veille seul parmi les esclaves du sommeil, Et j’ose à peine penser au prochain soleil, Tant je me sens mourir à force de souffrance. Sur le mur reluisent une épée et une lance, Armes vaines à ma main que le rêve a faiblie ; La coupe est vide où je bus un passager oubli, Quand la neige n’étouffait pas la mémoire des années ; Et l’horloge s’est tue à force d’avoir sonné Le passage des heures à mon indifférence.
Entends-tu tous ces poings qui frappent à la porte ?
Ce sont peut-être, chantant à voix forte, Les amis qui ont quitté, la lanterne à la main, Pour venir voir celui qui veille sur les livres, L’auberge aux chambres chaudes du village voisin. Leurs houppelandes doivent être blanches de givre Comme celles des bergers à l’aube de Noël, Et dans leurs bras ils doivent porter des branches de houx Pour en verdir, dans cette saison des loups, Ma fenêtre aux volets clos et mon seuil jaloux Dont j’ai banni la Folie qui me fut trop belle.
Si ce sont les amis, je n’ouvrirai pas La porte de ma paix au tumulte de leurs pas. Car, ô mon âme, tu es lasse des chants et des danses Et du rire des violons parmi les ténèbres ; Il est l’heure de prier près de la cendre funèbre Où le cri nocturne du grillon commence. Laisse donc s’éloigner toute cette joie futile Qui trépigne des pieds et agite les mains Dans la neige. Le silence et la solitude soient-ils À celui qui rêve seul aux destins de demain !
Entends-tu tous ces poings qui frappent à la porte ?
Ce sont peut-être, rôdant de male sorte, Pieds nus dans leurs sabots, couteau clair au poing, Les vagabonds au chapeau rabattu sur les yeux Qui attendent le voyageur hésitant au coin De la forêt où des croix marquent les mauvais lieux. Ils viennent quémander, quand le soleil est loin, La miche de pain rassis et le pichet de vin sur À la femme furtive et au vieillard lourd Qui écoutent, sans oser crier au secours, Leur haleine qui souffle au trou de la serrure.
Si ce sont eux, je rallumerai la flamme du foyer Pour que s’y chauffent les pauvres que personne n’a choyés, Et la porte ouverte à leur soif et à leur faim, Je leur verserai le vin et je leur briserai le pain Jusqu’à ce que les huches soient vides et les verres pleins. Puis je leur dirai : « Allez et laissez à sa paix Celui qui a eu pitié de vous et qui pleure Sur le destin des vôtres qu’un Dieu fou a frappés ; Et si vous m’aimez un peu pour ce peu de bonheur, Laissez sur mon seuil, au printemps, quelques fleurs. »
Entends-tu tous ces poings qui frappent à la porte ? C’est peut-être Celui qui vient vêtu de blanc, Suivi comme un pasteur par l’innombrable cohorte Des estropiés, des malades, des fous et des enfants, Me sommer de le suivre sur la route sans fin Vers les villes qu’on ne voit pas encore à l’horizon. Il fait dans la nuit le geste immense du pardon En ouvrant vers le ciel le double éclair de ses mains, Et l’on ne sait si ceux qui baisent sa robe de lin Chantent de toutes leurs voix ou pleurent de tous leurs yeux, Tant leurs regards sont tristes et leurs hymnes joyeux.
Si c’est lui, je prendrai le bâton de voyage, La coupe pour ma soif, la besace pour ma faim, Et confondant dans la neige mes pas de pèlerin Avec ceux des multitudes sans nombre et sans âge Qui suivent le Rédempteur vers des destins meilleurs, J’irai, heureux enfin de croire à mon âme, Sous le signe céleste de ténèbres et de flammes Qui annonce la mort ou la vie aux veilleurs, Détruire, pour les rebâtir, les remparts trop vieux Où se déferleront demain les étendards de Dieu !
Entends-tu tous ces poings qui frappent à la porte ?