French poem
Vers la ville inconnue
by Stuart Merrill (1863–1915)
Nous avons perdu la route et la trace des hommes Parmi les méandres du ténébreux vallon, Et oublié le nom de la ville d’où nous sommes Sans savoir celui de la ville où nous allons.
Nous n’entendons plus la voix de la rivière Qui murmurait à notre passage des promesses de baptême, Ni les frissons de feuilles et d’ailes qu’éveillait l’air Parmi les peupliers d’où tout l’automne s’essaime.
Fermons donc les yeux et donnons-nous la main Comme des enfants qui ne veulent pas avoir peur, Et marchons malgré tout vers l’aube de demain En chantant ce que les aïeux nous dirent du bonheur.
Quoique aveugles, nous ne craindrons pas l’embûche des venelles, La souillure de la boue ni la traîtrise des roses, Car les anges nous guideront de la musique de leurs ailes Légère comme le souffle d’une légende mi-éclose.
Et quand nous rouvrirons les yeux et délacerons nos mains, Ce sera pour le réveil dans un pays de fontaines Où nous boirons l’oubli d’hier et l’espoir de demain, En y mirant nos corps que nous reconnaîtrons à peine.
Car nos yeux seront pleins de la charité des astres, Et nos lèvres à jamais pures des mauvais baisers, Et nos mains innocentes des anciens désastres, Et nos pieds ignorants des périlleux sentiers.
Et sur la colline de fleurs dont les oiseaux sont en fête, La Ville de marbre que l’aurore dore de ses flammes Retentira du tonnerre léger de ses trompettes Pour accueillir, sauvées du passé, nos âmes.
Ô sœur fidèle, perdons la route et la trace des hommes Qui ne veulent pas sortir du ténébreux vallon En oubliant le nom de la ville d’où nous sommes Nous apprendrons celui de la ville où nous allons.