French poem
Vita
by Stuart Merrill (1863–1915)
J’ai jadis crié mon orgueil Bien haut, par la rue et la route, Et je riais devant le deuil Et je chantais devant le doute.
Et s’il m’arrivait de pleurer Comme on pleure parmi les roses, J’étais fier de me comparer Aux rois qu’ont lassés trop de choses.
Oui, les femmes, je les aimai, Et je fus peut-être aimé d’elles. Las moi ! les fleurs mortes de mai ! Ô vous, les lèvres infidèles !
J’étais tel un jeune soudard Qui tient sa main droite crispée À la hampe de l’étendard Ou sur le pommeau de l’épée.
Mais voici doucement venir Sur le pas des lentes années, Avec la peur de l’avenir, La vieillesse aux lèvres fanées.
Muets sont les grands clairons d’or Qui m’annonçaient au crépuscule. Devant tout ce silence, ô Mort, Je sens que ma valeur recule.
Ne croyant plus aux lendemains, Dépossédé de mon royaume, Je regarde pâlir mes mains Dont la paix amollit la paume.
Je voudrais me vêtir de blanc Et dire de saintes paroles Au frère qui suit en tremblant La route des fous et des folles.
Mais pourquoi déplorer le sort De nous tous que la mort dénombre Et plaindre l’inutile effort De ceux dont s’effacera l’ombre ?
Je sais par mes deuils et mes pleurs Que l’aveugle Destin nous mène Tôt ou tard, par neiges ou fleurs, Aux portes d’ivoire et d’ébène.
Je reprendrai donc mes chemins Vers la bataille coutumière, Sans peur, et levant haut les mains Hors de l’ombre, vers la lumière.
Je poursuivrai l’œuvre de Dieu Ici, sur la terre éphémère ; J’irai, guerrier sans feu ni lieu, Vers où me leurre la chimère.
Je chanterai, malgré la nuit, Sous les bois hantés de fantômes, Au fond du val où l’ombre bruit Et dans la caverne des gnomes.
Et lorsque, courbé sur mes pas, Je sentirai sur moi l’haleine De Celle qu’on ne nomme pas, Je chanterai, mordant la plaine.
Du ciel noir entendrai-je enfin, Au moment de l’affre suprême, Crier vers moi le séraphin Qui me ceindra du diadème ?
Hélas t j’ai brisé trop de croix ! Ce cri de gloire que j’annonce Ne sera que ma propre voix, Et non pas, ô Dieu, ta réponse.