French poem
En avant
Ce qui nous épuise et nous tue, C’est moins l’objet que le désir : C’est la beauté de la statue, La beauté qu’on ne peut saisir ;
La vérité qui se dérobe ; L’amour au cœur qui brûle seul ; La vertu dont la froide robe A quelque chose du linceul ;
L’ambition cherchant sa voie, Et la jeunesse qu’on sent fuir Sans gloire, hélas, même sans joie, Avant qu’on en ait su jouir.
Ô volupté calme et profonde Des amours qui sont nés sans pleurs, Volupté saine comme une onde Qui chante sur un lit de fleurs !
Fraîche obscurité des cabanes Humbles à l’ombre des sommets ! Les rêveurs sont donc des profanes, Qu’ils ne vous connaîtront jamais ?
Hélas ! ces biens sont en arrière ; Laissons-les là-bas, insensés ! L’innocence en est la barrière ; Marchons, nous les avons passés.
Jamais les songeurs n’y reviennent ; Parfois du bonheur ingénu, En soupirant, ils se souviennent, Mais ils marchent à l’inconnu.
Dans la forêt de l’ignorance, Plaintifs, perdus comme le vent, Ils vont, l’orgueil et l’espérance Leur criant toujours : « En avant ! »
Ils vont jusqu’à l’heure où succombe Leur cruel et stérile effort ; S’ils s’arrêtent, c’est dans la tombe, Et s’ils ont la paix, c’est la mort.