French poem
Mythe et Réalité
by Théodore Weustenraad (1805–1849)
Le Roi est inviolable.
Triomphe ! le Peuple l’emporte ! Pilate a livré Jésus-Christ ; Déjà s’avance sous escorte Le Roi que les Juifs ont proscrit ; Déjà de la cour du Prétoire La victime a franchi le seuil. Sois fier, Peuple, de ta victoire ! Le monde en portera le deuil.
Tout à coup, l’œil hagard, s’élance dans l’arène Un juif, aux cheveux roux, à la démarche obscène ; Sur le Christ pâle et calme il fond en rugissant, Et, d’un ignoble geste où le mépris éclate, Lui jette sur l’épaule un haillon écarlate, Plein de boue et de sang.
Et le Peuple applaudit, et sa voix de tonnerre, Éclatant en cris convulsifs, Fait répéter aux échos du Calvaire : Salut ! Salut, ô Roi des Juifs !
Allons ! au tour d’un autre. Il faut large vengeance. Un vieux Pharisien en chancelant s’avance ; La foule devant lui s’écarte avec respect ; Sur les pieds nus du Christ lentement il s’incline, Se relève, lui met la couronne d’épine, Et lui donne un soufflet.
Et le Peuple applaudit, et sa voix de tonnerre, Éclatant en cris convulsifs, Fait répéter aux échos du Calvaire : Salut ! Salut, ô Roi des Juifs !
Silence ! il manque un acte au sacre symbolique, Pour qu’il soit accompli selon le rite antique. Le Christ attend son sceptre : un nègre circoncis, Vieil esclave, échappé des cachots du Prétoire, Lui fixe entre les mains un roseau dérisoire, Et lui crache entre les sourcils.
Et le Peuple applaudit, et sa voix de tonnerre, Éclatant en cris convulsifs, Fait répéter aux échos du Calvaire : Salut ! Salut, ô Roi des Juifs !
Peuples chrétiens d’une autre zone, Applaudissez à votre tour : Ce simulacre de couronne, Ce vil haillon de pourpre à jour, Ce sceptre ramassé dans l’herbe, Ce Christ frappé par des ingrats, Voilà la Royauté superbe Qui règne et ne gouverne pas.