French poem
Contre l’absence
by Tristan L’Hermite (1601–1655)
LA Terre dans ses tremblemens, La Mer en ses débordemens, Mais en sa plus grande licence ; Toutes les matieres de pleurs, Et tous les plus cruels mal-heurs Qui font souspirer l’innocence ; Au prix de maux que fait l’absence, Ne sont rien que ieux & que fleurs.
Des douleurs qu’on souffre en aimant, La peine de l’esloignement Se peut seule nommer extréme ; On peut trouuer du reconfort Aux autres iniures du Sort : Mais se diuiser de soy-mesme, Et viure loin de ce qu’on aime Il vaudroit autant estre mort.
L’absence apporte vne langueur Qui deschire par sa rigueur Le tyssu des plus belles trames ; Elle applique nos sentimens À des gesnes & des tourmens Pires que le fer & les flames ; Elle blesse toutes les Ames Et fait mourir tous les Amans.
À sa faueur, les enuieux En leurs desseins malicieux Ont la facilité de nuire : Et l’amour reduit aux abois, Qui sans mouuement & sans voix, Incessamment pleure & souspire, Impuissant parmy son Empire Laisse enfraindre toutes ses loix.
D’vn penser lasche & paresseux On voit le merite de ceux Dont on ne voit plus les visages : Et durant ces soins languissans, Les Riuaux, de deuoirs pressans Corrompans les meilleurs courages, Font sur mille faux tesmoignages Condamner les pauures absans.
Ainsi deux merueilles des Cieux Ne m’ayant plus deuant leurs yeux, M’ont effacé de leur memoire : Et c’est ainsi que sans raison Ô rigueur sans comparaison ! Par vne humeur volage ou noire, Vn second Pilade fit gloire De me faire vne trahison.
Peut-estre mesme que l’obiect Qui sert de celeste sujet À mes plus diuines loüanges : Philis que ie viens d’adorer, Auiourd’huy sans considerer Que ie la mets au rang des Anges, Me met au rang des plus estranges Qu’elle se puisse figurer.
Poßible qu’au desceu de tous, Prés d’elle quelque esprit ialous M’a rendu de mauuais offices : Et que son esprit inconstant Ne trouuant plus rien d’important Dans mes plus excellens caprices ; A fait au feu des sacrifices De ces vers qu’il estimoit tant.
Mais, ô discours qui sans respect Ne tends qu’à me rendre suspect Ce que i’aime, & ce que i’honore ; Par quelle noire inuention Viens tu choquer ma paßion Dans vn estat que l’on déplore, Pour me faire paslir encore D’vne iniuste apprehension ?
Philis n’a iamais imité Ces cœurs dont l’inegalité Ressemble à celle de la Lune, Et de qui les pensers errans Apres l’interest souspirans, D’vne lascheté si commune Pour la differente fortune Ont des visages differents.
Ce seroit fort mal raisonner Que de la vouloir soupçonner Des deffauts d’vn sexe infidelle : Si l’on en croit mille bontez, Et mille rares qualitez, Qui sont d’vne marque immortelle, Les sentimens de ceste Belle Sont diuins comme ses Beautez.