French poem
L’Enchantement rompu
by Tristan L’Hermite (1601–1655)
SAGE & grand Medecin, qui changeant toutes choses ; Ternis si tost l’esclat des œillets & des roses, Ie te voüe vn Autel. Puis qu’en faisant passer la beauté d’vne femme Tu deliures mon Ame Et me gueris d’vn coup que ie croyois mortel.
Apres auoir en vain respandu tant de larmes, Adreßé tant de vœux, pratiqué tant de charmes, Pour sortir de prison : Ie voy sans y penser ma santé reuenuë Et de la mesme veuë Dont ie tenois mon mal ; ie tiens ma guerison.
I’ay repris ma franchise en reuoyant Clymene ; I’ay trouué que ses yeux me donnoient trop de peine Auec trop peu d’apas : Et i’eusse bien iuré, la treuuant si peu belle, Que ce n’estoit pas elle Que i’admirois si fort en ne la voyant pas.
D’vne pasle couleur sa iouë est toute peine ; Les Graces n’y font plus, ou c’est auec crainte D’vn coulpable accusé : Et s’il aduient par fois que la couleur y monte, Ce n’est que de la honte De voir que mon esprit se soit desabusé.
Ce qui luy reste encore est vn peu de ieunesse, Qui paroist seulement par le peu de finesse Qu’elle tesmoigne à tous. Et bref de cét obiect que ie creus adorable Le trait le plus aimable Feroit vn mal-heureux sans le rendre ialoux,
Certes i’auois dans l’ame vne erreur nonpareille Lors que ie me faisois vne rare merueille D’vn sujet si commun : I’y voyois mille attraits, mille aimables licences, Mille douces puissances. Ie voyois mille apas où ie n’en voy pas vn.
Mais les soins d’vn Mary que la melancholie Portoit a des excéz de rage & de folie, Seruoit à me piper : Car si l’accez fascheux de cette ame indocile M’eust esté plus facile, Ie n’eusse pas esté si facile à tromper.
Voyant qu’il la tenoit tousiours soubs la serrure, Ie creus aimer en elle vn corps que la Nature Eust formé pour les Dieux. Mais tel que ces sorciers il se fait recognestre Qui desceus par leur Maistre Font de feuilles de chesne vn Thresor precieux.
Qu’il ne s’afflige plus quand on s’approche d’elle Et que les nuicts qu’il passe à faire sentinelle, Il pense à reposer : Car le mal qu’il se donne auec sa vigilance N’est point son asseurance ; Pour la conseruer mieux il deuroit l’exposer.
Il nourrit nos desirs auec sa sotte crainte : C’est la faire eschaper que la tenir contrainte Auec ses yeux aigus : En la rendant si chere, & si fort asseruie Il nous en donne enuie, Et luy sert de Mercure en luy seruant d’Argus.
De moy dés que mon œil au iour l’a descouuerte, Ie me suis tout à coup raquité de la perte Où i’estois demeuré, Et me representant l’obiect de mon martyre Ie me pasme de rire De me ressouuenir d’en auoir tant pleuré.
Ie tiens que tous les vers où ie me suis plaint d’elle Sont les vains ressentimens d’vn rapport infidelle, Ou d’vn songe inuenté : Et par ce nouueau iour esclaircy de ma doute I’abandonne la route Où me faisoit errer vne fausse clarté.