French poem
Voyage fabuleux, fait à Fontainebleau
by Tristan L’Hermite (1601–1655)
VN des beaux obiects de la France A quité ce plaisant sejour, Amenant auec soy l’Amour, Les Graces & mon esperance : Le Sort vient de nous en priuer ; Vn Carosse vient d’enleuer La Beauté de tous adorée : Et fendant promptement les Airs, A laißé la Cour esplorée Dans la nuict & dans les Dezerts.
Les Cheuaux poussans vne haleine Dont on voyait le feu sortir, Monstroient ce pressant despartir Qu’ils estoient tous fiers de leur peine ; Mais la Merueille qu’ils menoient, Par tout où ses yeux se tournoient Lançoit vne flame si claire, Qu’elle a fait douter en ces lieux Qu’vn autre Cocher temeraire Fust encore tombé des Cieux.
Maintenant vne autre contrée Que Flore embellist en tout temps, Fait montre de son doux Prin-temps Aux yeux de l’adorable Astrée. Les Dieux pour flater ses desirs Font arriuer tous les plaisirs En cette agreable demeure : Et laissans leurs charges aux Destins, Ne s’occupent plus à cette heure Qu’à luy preparer des festins.
La Ieunesse en dresse les Tables, Tandis le beau Parent d’Hector Prepare dans des Vases d’or Les boissons les plus delectables. Pomone & le Dieu qui la sert Disposent déja le dessert Dans des plats de nacre & de glace : Y rangeant mille nouueautez Dont encore l’ordre & la grace Disputent auec les beautez.
Rien ne gouuerne plus le Monde, Les Cieux se meuuent sur leur foy, Neptune ne fait plus la loy Aux boüillantes fougues de l’Onde : Les Antres sont inhabitez, Et toutes les Diuinitez Qui font subsister la Nature Iusques au moindre demy-Dieu, Suiuent tous les pas de Mercure Pour honorer vn si beau lieu.
Celle qui n’est point appellée En ces banquets delicieux C’est celle qui broüilla les Dieux Au mariage de Pelée : Mais on a beau la negliger, Elle ne sçauroit s’en vanger Ny sur les Dieux, ny sur les hommes. Il n’est point de Diuinité Qui voulust disputer ces pommes Auec cette rare Beauté.
Mais n’est-elle point retournée ? C’est poßible vn pareil sejour À ces Clymats chez qui le iour Dure la moitié de l’année. Ô beau Soleil dont les clartez Produisent les fœlicitez Par vne si douce influence ; Nostre Hemisphere est-il reduit À receuoir de vostre absence L’ennuy d’vne si longue nuit ?
Quelles si charmantes delices, Dignes de vous entretenir, Vous peuuent bien tant retenir En despit de nos sacrifices ? Reuenez bien tost en ces lieux, Rendez nous bien tost ces beaux yeux Qui font honte aux plus belles choses ; Ces beaux yeux si doux & si chers, Pour qui l’on void naistre des roses Sur le faiste de ces Rochers.
Venez entendre nos fontaines Dont le bruit confesse tout bas Que vous auez bien plus d’appas Qu’elles n’eurent iamais d’areines. La fidelle glace de l’eau Vous faisant voir vostre tableau Par vn si naturel office, Vous deffendra bien de douter Que la Nature ou l’artifice Y puissent plus rien adiouster.
Mais euitez cette aduanture : N’approchez point de leur cristal, Ce miroir vous seroit fatal En vous offrant vostre peinture : L’eau soudain vous enflammeroit, Vos beaux yeux qu’elle charmeroit Luy feroient vn mortel hommage : Narcisse que l’Amour jaloux Rendit espris de son image, Ne fut iamais si beau que vous.
VOVS qui m’auez l’Ame rauie, Et par qui ie n’ay plus de vie Que pour ressentir mes douleurs : Beaux Chef-d’œuures de la Nature, Beaux yeux, lisez mon aduanture Que ie vous escry de mes pleurs.