French poem
Ce que je ferais dans une île déserte
by Victor Hugo
Si je possédais par hasard Une île déserte et tranquille, Je me dirais, nouveau César : Je suis le premier de mon île.
J’aurais pour asile un palmier, Ses fruits pour manger et pour boire, Et pour écrire mon histoire Sa feuille en guise de papier.
Bientôt, gardant mes habitudes, Fier représentant d’Apollon, Je bâtirais dans mon vallon Un petit mont pour mes neuf prudes.
Perché sur mon arbre à cocos, Je haranguerais la nature En vers, que du moins les échos Répéteraient sans imposture.
Je verrais, Linus de ces bords, Les Sagouins, amis des poëtes, Accourir tous à mes accords, Pour croquer gaîment mes noisettes.
Je verrais à ma voix bondir Chevreuils légers, douces gazelles, Et les canards pour m’applaudir, Battraient de leurs bruyantes ailes.
Si le vent sifflait trop souvent, Trop grand pour craindre la satire, Mieux qu’à Paris je pourrais dire : Autant en emporte le vent.
Sur les rocs, témoins de ma gloire, J’écrirais mon nom et mon sort, Et je serais sûr qu’à ma mort Les rocs garderaient ma mémoire.
Un jour l’Avarice et l’Envie, Couple aux humains toujours fatal. Couple dont la fureur n’est jamais assouvie L’une de bien, l’autre de mal. Sortaient, je crois, de chez un défunt cardinal. Pour aller d’un vieux prêtre empoisonner la vie.
Au haut de l’Aventin, soudain il a volé, Et, vers son antre obscur, poursuit Cacus troublé ; Son pied, du pied qui fuit, presse et remplit l’empreinte ; Alors le monstre apprend à connaître la crainte, Il s’échappe, la peur précipite ses pas.