Versos French William Chapman « Depuis un mois il neige à flots »

French poem

« Depuis un mois il neige à flots »

by (1850–1917)

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Depuis un mois il neige à flots. La nuit dernière Il a plu. Maintenant sous la froide lumière Du soleil hivernal le givre immaculé Étincelle aux rameaux du grand bois constellé. Quel séduisant tableau ! quelle vaste féerie ! Chaque fourré devient une cristallerie ; Et les blancheurs du lait, de la nacre, du sel, De l’onyx, de l’argent, de la nappe d’autel, Sur les branches du pin, du chêne et de l’érable S’entremêlent dans une harmonie ineffable. Parfois des rayons d’or frappent l’arbre qui luit, Et l’on dirait alors qu’au milieu de la nuit Une fée a touché du bout de sa baguette Les fûts de la forêt solitaire et muette, En a fait les piliers d’une église sans nom ; On songe au merveilleux temple de Salomon, Aux trésors apportés du Pérou par Pizarre. Parfois sur ces piliers d’agate et de carrare Une ombre passe et fait évanouir soudain Le vif scintillement de ce nouvel Éden. Et le bois assombri, que nul souffle n’agite, Devient la grotte où pend la blanche stalactite ; Le soleil, mi-voilé d’un nuage blafard, Entre d’épais massifs glisse un tremblant regard, Tandis qu’aux alentours un feu d’apothéose Sur les rameaux vitreux met une lueur rose Projetant sur la neige un reflet de vermeil. Mais un nuage encor nous cache le soleil : Le morne clair-obscur des vieilles basiliques Filtre à peine à travers les fûts mélancoliques Du temple indescriptible habité par l’Hiver ; Puis tout à coup des traits lumineux fendent l’air, Et, frappés par ces traits comme par un bolide, Le frimas étoilé, le glaçon translucide, Reprennent leur éclat ; et notre œil ébloui S’enivre de nouveau d’un spectacle inouï, Que ne saurait décrire aucune langue humaine… Est-ce un rêve ?… Toujours une nouvelle scène Du long panorama dessiné par le gel Se déroule au sommet du grand bois solennel, Comme un drapeau géant tissé de blanche soie Sous la mitraille d’or du soleil qui flamboie.

Tantôt, aux vifs rayons qui pleuvent du ciel bleu, L’immensité s’embrase : on croirait que le feu Dévore, comme en juin, la forêt centenaire. Tantôt, dans plus d’un arbre inondé de lumière, Par un mystérieux et magique travail La branche se transforme en rameau de corail. Tantôt, le chêne altier, qu’hier tordait Éole, Prend l’aspect d’une immense et riche girandole… Tout ce que le ciseau patient du sculpteur Dans le marbre ou le bois sait créer d’enchanteur En ciselant le lis, le lotus et l’acanthe, Scintille sous les arcs de la forêt géante. Tout ce que le ciseau du maître à l’œil de feu Peut, comme un blanc reflet de la maison de Dieu, Déployer dans l’abside, autour du tabernacle, Serait terne à côté de ce mouvant spectacle…

Mais peut-être demain le grand flambeau des cieux Fera fondre les fleurs du givre radieux, Et tout ce vaste éclat de prodige et de rêve Devra s’évanouir comme la lueur brève D’un espoir qui, parfois illuminant nos jours, Brille quelques moments et s’éteint pour toujours.