Versos French William Chapman Les Martyrs du Long-Saut

French poem

Les Martyrs du Long-Saut

by (1850–1917)

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Parcourez, attentifs, toute l’histoire humaine. De l’éclat de Ninive à la splendeur d’Athène, Des travaux de Lincoln aux actes de Zénon, Du grand Démétrius au grand Napoléon, Et vous ne lirez pas de plus sublime page Que celle écrite, au bord de l’Ottawa sauvage, Avec un sang aussi hardi que généreux, Par des soldats français qui furent nos aïeux.

Champlain avait fondé Québec. La colonie, Grâce à son dévoûment et grâce à son génie, Qu’au berceau les enfants apprennent à bénir, Plongeait avec espoir son œil dans l’avenir. À l’appel de cet homme à la vaillance antique, Les fils de Loyola, traversant l’Atlantique, Étaient venus verser l’eau du baptême au front Du farouche Algonquin et du fauve Huron ; Maintes tribus des bois s’alliaient à nos pères, Et les seuls Iroquois gardaient, dans leurs repaires, Où fumaient nuit et jour des cadavres sanglants, L’amour de l’embuscade et la haine des Blancs Dont le fer abattait les forêts séculaires. Déjà le bourg naissant de la Pointe-à-Callières Avait vu des héros, la croix ou l’arme aux mains, Tomber sous la fureur de ces monstres humains Qui promenaient partout le meurtre, l’incendie Et l’âpre et courageux colon de Normandie N’osait fouiller le sol aux abords d’un bosquet Sans avoir déposé près de lui son mousquet Sous les yeux vigilants de quelque sentinelle.

Un jour, le vent des bois apporta sur son aile La rumeur que, rêvant de combler les horreurs De ses assauts sans fin contre nos laboureurs, La peuplade, encor plus barbare et frénétique, S’apprêtait à noyer tous les Francs d’Amérique Dans un fleuve de sang, que pas un pionnier Ne devait échapper au désastre dernier Pour l’aller raconter à la mère patrie.

Quel homme sauvera Québec, Ville-Marie, Trois-Rivières, sur qui, l’enfer dans le regard, Marchent les Iroquois ? ― Moi, dit Adam Dollard, Presque un adolescent, né sur le roc celtique.

Et, sans tarder, nourri du pain eucharistique, Qui triple le courage au cœur de tous chrétiens, L’altier Breton, suivi de seize Laurentiens, Jeunes comme leur chef, sous l’œil de Maisonneuve Toujours stoïque et grand aux heures de l’épreuve, Quitte la plage où brille aujourd’hui Montréal, Et, certain de mourir dans un combat brutal, Qui peut-être fera vivre la colonie, Il perce, l’arme au poing, la forêt infinie Pour aller endiguer le fleuve menaçant Qui doit tout submerger de ses vagues de sang Et déjà gronde au fond des solitudes mornes.

À peine sous l’arceau des ramures sans bornes, Que le vent d’avril berce au-dessus de leurs fronts, Les nôtres sont rejoints par quarante Hurons Brûlant d’offrir au fier Dollard leur assistance Contre le sanguinaire ennemi qui s’avance.

Un pacte solennel est fait ; et, sous un ciel De lapis, dont le pur éclat semble éternel, Le Long-Saut, quatre jours plus tard, voit la poignée De ces héros obscurs, maniant la cognée, Réparer un vieux fort construit, non loin d’un mont, Par des Indiens amis… Ils s’y retrancheront Pour attendre, en silence, au guet, dans la prière, Les démons tatoués sur le sentier de guerre. Et, pendant que Dollard se prépare au combat, Le voile de la nuit s’étend ; le vent s’abat ; La paix de l’infini descend sur la redoute ; Pas un bruissement de feuille sous la voûte De la forêt ne rompt le calme solennel Qui plane sur le mont comme sur un autel : Seul le grondement sourd des cascades prochaines, Coupé du sifflement des haches sur les chênes Et les pins entourant l’étroit rempart de pieux, Émeut le grand désert sauvage et giboyeux ; Et si quelque chasseur, marchant à l’aventure, Passait près du fortin caché par la ramure D’arbres portant leur cime altière jusqu’aux cieux, Sans doute il entendrait ― murmure harmonieux Où palpitent l’espoir, l’amour et le mystère ― Les Français réciter, front nu, le Notre Père… Cependant le sommeil clôt plus d’un œil lassé Dans la redoute obscure où tout bruit a cessé. Mais le chef des vaillants, toujours anxieux, veille Et penche, à tout moment, au dehors son oreille,

Et, comme auréolé d’un étrange reflet, Pieusement dans l’ombre égrène un chapelet Qu’au moment de quitter la côte d’Armorique Il reçut, disait-il, d’une main angélique. Tout à coup, dominant la voix sourde des eaux, Un hurlement éclate au milieu des roseaux Que les flots du rapide effleurent et balancent… Et huit cents Iroquois pêle-mêle s’élancent Contre la palissade… Échevelés, hagards, Fougueux comme chacals, panthères et jaguars, Avec de lourds leviers de chêne ouvrant des brèches Dans le fort, ils y font grêler pierres et flèches. En vain les Blancs du plomb de leurs mousquets tonnants Criblent-ils les nombreux agresseurs étonnants D’agilité féline et d’audace féroce ; En vain font-ils sur eux pleuvoir les coups de crosse ; En vain labourent-ils du bout de longs épieux Leurs bras nus et sanglants crispés autour des pieux ; En vain leur lancent-ils leurs haches à la tête : Rien ne les déconcerte et rien ne les arrête.

À tout prix l’ennemi veut lutter corps à corps. Mais toujours Dollard voit avorter ses efforts ; Toujours le grand Breton et sa petite armée Repoussent, triomphants, la horde décimée. Et les corps pantelants de deux cents Iroquois Jonchent déjà le sol épouvanté des bois, Et plus d’un assiégé, percé d’un dard, succombe. Le ciel resta serein devant cette hécatombe, Et la lune, glissant ses rayons à travers L’épaisse frondaison des chênes déjà verts, Jusqu’à l’aube éclaira l’attaque forcenée Des guerriers infernaux. Cette lutte acharnée ― Les Iroquois battus reçurent du secours ― Se poursuivit ainsi durant douze longs jours. Confondus, furieux et fous, les cannibales, Incessamment courbés sous l’ouragan des balles, Hurlaient comme les loups harcelés par la faim, Mais, sûrs de triompher, renouvelaient sans fin L’assaut du fort tremblant et troué comme un crible. Tandis que, dévorés d’une soif indicible, Qui força les Hurons à déserter, un soir, Les Français combattaient sans renfort, sans espoir, Tour à tour ripostant et priant Dieu dans l’ombre. Ils avaient vu périr la moitié de leur nombre, Et plus déterminés que jamais à mourir, Dollard et ses héros brûlaient d’un seul désir : Stupéfier par des miracles de courage Les Peaux-Rouges de plus en plus ivres de rage.

Mais quel est donc le feu qui brûle dans le cœur Du soldat et lui fait, en déroute ou vainqueur, Sous les plis en lambeaux d’une vieille bannière, Répandre tout son sang pour garder une terre Qu’un brutal ennemi tente de conquérir ? Et pourquoi les Français semblent-ils mieux nourrir Que tous leurs fiers rivaux cette flamme féconde Capable d’embraser ou de sauver un monde ?

Or, depuis Jeanne d’Arc, jamais un pareil feu N’avait électrisé le peuple aimé de Dieu, Jamais ses fils n’avaient, pour en marquer l’Histoire, Fait un geste aussi beau d’héroïsme et de gloire Que celui qui devait, béni par le Très-Haut, Rendre immortels les noms des martyrs du Long-Saut, Rappeler à toujours la défense homérique Qui sauva de la mort la Gaule d’Amérique.

Et Dollard répétait : ― Il nous faut tous périr. Seul le bras du Seigneur pourrait nous secourir, Seule la mort mettra fin à la résistance. Nous défendons le seuil de la Nouvelle-France, Et, pour atteindre aux murs de Québec menacé, L’Indien devra marcher sur le dernier blessé ! ―

Un matin que la lutte était plus âpre et noire, Que les Blancs n’avaient plus qu’une eau bourbeuse à boire, Que le poste comptait à peine dix soldats, Grand comme Botzaris, Roland, Léonidas, Dollard, voyant s’ouvrir une nouvelle brèche, Prend un baril de poudre, y cheville une mèche, L’allume, et, d’une main qui n’a jamais frémi, Lance le formidable engin vers l’ennemi… Mais un rameau mouvant l’arrête et le renvoie… Et le baril fatal, en éclatant, foudroie Les derniers preux roidis dans un dernier effort.

Et quand le chef indien pénétra dans le fort Éclaboussé du sang de la troupe stoïque, Il vit ― scène à la fois horrible et magnifique, Dont l’évocation fait battre tous les cœurs ! ― Dollard, resté debout seul devant les vainqueurs, Noir de poudre, en lambeaux, de l’écume à la lèvre, Echevelé, les yeux agrandis par la fièvre, Achever à grands coups de hache les mourants, Pour les soustraire au scalp de bourreaux délirants, Puis, le crâne brisé par une arquebusade, S’affaisser lourdement le long d’un camarade.

Devant tant de bravoure et tant de dévoûment, Les noirs envahisseurs, frappés d’effarement, Et n’osant attaquer nos bourgades guerrières, Reprirent le chemin de leurs lointains repaires Sous les forêts du nord aux grands fourrés dormants. Mais avant de quitter les décombres fumants, Ils ouvrirent ― maudit soit l’instinct de leur race ! ― Les corps des glorieux défenseurs de la place, Et, sûrs d’y puiser plus d’audace et de succès, Dévorèrent le cœur palpitant d’un Français, Après avoir brûlé jusqu’au dernier cadavre.....

Et l’on dit que, le soir de ce drame qui navre, Un vieux coureur des bois, attiré par le bruit Du baril explosé dans le poste détruit, Crut voir ― ô vision aussi belle qu’étrange ! ― Un doux fantôme blanc, une femme au front d’ange, Recueillir de la cendre encor chaude des preux Qui venaient de verser leur sang si généreux En couvrant de leurs corps la patrie éperdue, Puis, d’un geste embrassant la sauvage étendue, ― Comme fait le semeur debout dans son enclos ― L’épandre dans le vent qui caressait les flots, Les roseaux et les foins, les fleurs et les feuillages.

Cette cendre sacrée a fécondé nos plages ; Et là même où les troncs d’insondables forêts Se dressaient vers le ciel, les chênes du Progrès Balancent au soleil leurs rameaux forts et denses ; D’opulentes moissons de vertus, de sciences, Dans un rayonnement d’aurore et d’idéal, Croissent sous l’infini de l’azur boréal ; Là même où l’Iroquois tendait ses embuscades, Brillent de hauts clochers, de superbes arcades Réfléchissant les feux éblouissants de l’Art… Oui, grâce au dévoûment sublime de Dollard Et de ses compagnons, au sein du Nouveau-Monde Notre race survit, grandit, essaime et fonde, En gardant sa croyance et sa langue et ses droits Par le livre, le soc, la parole et la croix. Oui, grâce à ces héros immortels, l’Espérance Caresse les enfants d’une seconde France ; L’avenir radieux sourit aux rejetons Des tenaces Normands et des vaillants Bretons Qui, pour peupler nos bords, avaient quitté leurs côtes ; La nef de nos destins, les voiles toutes hautes, Sous pavillon anglais cingle avec majesté Vers le port du Triomphe et de la Liberté !