Versos French William Chapman Montcalm

French poem

Montcalm

by (1850–1917)

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I

Le front nimbé des purs rayons de la fierté, Le torse débordant de la sève féconde Qui gonfle les rameaux de l’arbre Liberté, Cent ans au Canada la France avait lutté Pour peupler de ses fils le sol de tout un monde.

Cent ans Bretons, Normands, Picards et Saintongeais Avaient, maîtres nouveaux d’une nouvelle terre, Poursuivi noblement d’audacieux projets Et vaincu, sur les eaux, dans les champs, les forêts, La vieille Barbarie et la vieille Angleterre.

Mais les âpres soldats d’Albion, plus nombreux, Menaçaient d’écraser ces gagneurs de batailles. Les agresseurs déjà triomphaient, car nos preux A travers l’Océan farouche et ténébreux Vainement imploraient des renforts de Versailles.

Louis quinze était sourd à leur appel navrant Cependant l’odieux et funeste monarque, Honteux d’abandonner le Canada mourant, Dépêcha vers les bords lointains du Saint-Laurent Un guerrier du Midi, qu’eût exalté Plutarque.

Et Montcalm traversa l’Atlantique écumeux. Le paladin, épris des héros de Corneille, Fidèle au souverain, fier d’ancêtres fameux, Dès sa jeunesse avait, intrépide comme eux, Accompli des exploits dont l’esprit s’émerveille.

Fougueux comme Kléber, humble comme Marceau, Fascinant ses soldats, cet homme de génie, Chez qui toute infortune éveillait un écho, Pouvait, malgré l’échec du brave Dieskau, Dans un tragique effort, sauver la colonie.

Et dans la paix des bois il captive le cœur Des farouches Indiens ; il noue une alliance Capable d’endiguer le flot spoliateur. Tous les bras sont tendus vers le libérateur Qui promet le salut de la Nouvelle-France.

Et, confiant, guidé par l’astre du Destin, Il attaque deux forts, y bat Mercer et Moore, Y fait maints prisonniers, un opulent butin. Chouaguen et William-Henry diront sans fin Les prodiges que sait enfanter la bravoure.

Abercromby, l’audace au front, l’épée au clair, Sur Carillon cerné bientôt se précipite. Jamais le fier Montcalm n’apparut aussi fier. Six heures il affronte un ouragan de fer. Et, le soir, les couleurs anglaises sont en fuite.

Un long Te Deum fait répéter aux échos Que par les Francs Dieu frappe encore pour l’Histoire ; Et l’ange du pays vient baiser nos drapeaux Et couvrir de lauriers plus brillants et plus beaux Nos preux ivres de joie et tout chargés de gloire.

II

Mais la famine va torturer les colons Qui depuis bien des jours poussent des cris d’alarmes. Pendant que nos soldats luttent sous des haillons, Vergor et Bigot font danser les millions, Se repaissent du sang de la patrie en larmes.

Et le grand dictateur Pitt jure à l’univers De sauver son pays condamné par Walpole, De faire à ses marins dompter toutes les mers Et promener, malgré trahisons et revers, Son pavillon vainqueur de la Floride au Pôle.

Le nouveau Du Guesclin sans peur et sans égal Ne peut que prolonger l’existence virile De Québec épuisé, marqué du sceau fatal. « Je serai Fabius et non pas Annibal », Dit-il au lendemain d’un triomphe inutile.

Du feu des dévoûments constamment dévoré, Consacrant tout son être au Canada qui sombre, Il répète souvent : « Je m’ensevelirai Sous les débris fumants du pays engouffré Plutôt que de céder à la force du nombre ! »

Et Bougainville en vain va supplier la cour De secourir un peuple exaspéré qui pleure Tandis qu’à Trianon danse la Pompadour. Montcalm abandonné doit ― il l’a dit, un jour ― Du suprême désastre entendre sonner l’heure.

III

L’heure sonna bientôt. ― Guidés par un Judas Des bords du Fleuve au front d’une haute falaise, Dans une vaste plaine, un matin, l’arme au bras, Apparurent, non loin du camp de nos soldats, Dix mille champions de la bannière anglaise.

Le fier marquis courut, suivi de ses héros, Du grand Wolfe attaquer la phalange homérique. Oh ! qui pourra chanter sur des rythmes nouveaux La bravoure et l’élan des bataillons rivaux Qui devaient décider du sort de l’Amérique ?

Le combat fut aussi meurtrier qu’inégal. Le souffle des lions gonflait chaque poitrine. Montcalm périt, les reins percés du fer brutal, Mais sans voir des Anglais l’orgueilleux général Arborer son drapeau sur Québec en ruine.

Wolfe tomba lui-même en la mêlée, heureux D’entendre en expirant des clameurs triomphales. Par le nombre écrasés, nos guerriers valeureux, Devant qui tant de fois avaient fui tant de preux, Venaient de reculer sous la grêle des balles.

La Déroute emporta ces combattants fougueux Dont Crémazie a dit les tragiques prouesses. Le sort jaloux, hélas ! trahissait nos aïeux ; Et dans les bourgs naissants, la veille encor joyeux, Éclatèrent bientôt de longs cris de détresse.

Un deuil sans nom couvrit nos champs et nos forêts ; Et, comme l’albatros blessé, traînant son aile, L’antique drapeau blanc, troué par les boulets, S’abaissa sous l’essor de l’étendard anglais Et s’enfuit pour toujours vers la Gaule immortelle.

IV

Plus d’un siècle a passé sur Québec grandissant Depuis l’heure où, ployant sous la désespérance Qui torturait un peuple à peine adolescent, Nos pères, noirs de poudre et maculés de sang, Y virent s’envoler les couleurs de la France.

Plus d’un siècle a passé ; mais toujours sous nos cieux Nous vénérons Montcalm, nous chérissons la race Dont sortit ce vaincu superbe et glorieux. Pour nous son souvenir, vivace et radieux, Auprès du conquérant a servi de cuirasse.

Montcalm, mort, peut encor rappeler au vainqueur Que les vrais Canadiens, sentant dans leur artère Le sang qui cinquante ans fit battre son grand cœur, Sont dignes de marcher au chemin de l’Honneur À côté des enfants de la noble Angleterre.

Oui, grâce au dévoûment de cet audacieux, Sous les plis triomphants du drapeau britannique Nous marchons fièrement et l’espoir dans les yeux, Loyaux, nous conservons le parler gracieux Apporté sur nos bords du fond de l’Armorique.

Oui, Montcalm est toujours couronné du rayon Qui resplendit au front des plus grands capitaines ; Et, comme Washington illustra l’Union, Sur les deux continents l’homme de Carillon Sut immortaliser les plages canadiennes.

Du pays du condor au pays de l’eider, Sous la solive brute et la voûte idéale Son nom de patricien, harmonieux et clair, Brille de la splendeur que dans les nuits d’hiver Déroule en notre ciel l’aurore boréale.

Rien ne peut de ce nom ternir l’éclat serein, Et, défiant le temps, l’oubli, l’indifférence, Impérissable, il doit survivre au double airain Dressé, pour honorer le héros souverain, Sur le sol généreux de l’une et l’autre France.

Et de même qu’un jour, aux bords laurentiens, Wolfe et Montcalm mourants ― ô le sublime rôle ! ― Formèrent de leur sang chaleureux les liens Qui font fraterniser, sous les toits canadiens, Les fils de l’Albion et les fils de la Gaule ;

De même, en érigeant les monuments jumeaux Qui diront la valeur du paladin stoïque Tombé comme le grand Roland à Roncevaux, Nous avons pour toujours uni de nœuds loyaux Les Francs de l’ancien monde aux Francs de l’Amérique.