French poem
L’Ouiatchouan
by William Chapman (1850–1917)
Au poète Virgile Rossel.
Il tonne ? Non. Le lac brise sur le rivage ? Non. Regardons, tournés vers la forêt sauvage, Entre deux rocs abrupts, se dérouler sans fin Le fluide rideau d’argent clair et d’or fin Dont une extrémité tombe à pic d’une cime Et l’autre tourne au fond d’un insondable abîme : C’est l’Ouiatchouan qui plonge et clame éperdument Dans son vertigineux entonnoir écumant Où le soleil, dorant, au loin, frêne, orme et tremble Ose à peine glisser une lueur qui tremble. Approchons !. La clameur grandit incessamment. Approchons ! approchons encore !. En ce moment Nous sentons sous nos pas émus frémir la combe. Et le fracas du mur s’écroulant sous la bombe, Les craquements du cèdre en proie à l’ouragan, Les rauques meuglements du farouche océan Qui se rue, écumeux, à l’assaut des falaises, Les crépitations des pins et des mélèzes, Allumés par l’éclair incendiant nos bois, Le bramement des daims et des cerfs aux abois, Les éclats de la foudre et du bronze qui tonne, Les râlements du glas dans la bise d’automne, Le hurlement des loups, le grognement des ours, Les sifflements du vent, les longs grondements sourds Du volcan vomissant la lave et la ruine, La plainte des mineurs enterrés dans la mine, Tous ces sinistres bruits, tous ces affreux sanglots Des hommes, des forêts, du feu, du fer, des flots, Des éléments rageurs, des fauves en démence, S’élèvent des remous fumants du gouffre immense. Approchons !. approchons !. Le tonnerre des eaux Ici nous assourdit, ébranle nos cerveaux, Nous grise, nous écrase ; et, la paupière close, Tremblant sur les cailloux où notre pied se pose, Nous rêvons, nous voyons, dans l’ombre du grand bois Se glisser, l’arc au poing, le féroce Iroquois ; Nous entendons, parmi le fracas formidable Du torrent qui se tord dans le gouffre insondable, Les longs cris éperdus de prisonniers hurons Scalpés et brûlés vifs par des hommes-démons, Les lamentations d’une jeune victime Qu’un sachem, le front nu, va lancer à l’abîme
Pour calmer la fureur des puissants manitous. Par moments les grands flots échevelés et fous ― Que nos yeux trompés voient choir du ciel sur la terre ― Dans un apaisement subit, semblent se taire. Et soudain notre oreille émerveillée entend L’ineffable solo d’un rossignol chantant Sur un mouvant rameau qui surplombe la chute. Mais aussitôt des trils de hautbois et de flûte, Des sons mystérieux, d’indicibles accords, Des éclats de clairons, de bugles et de cors, Auxquels le sifflement de la balle se mêle, Couvrent l’hymne suave et pur de Philomèle, Et, redits par l’écho dolent comme un adieu, Montent vers l’impassible infini du ciel bleu. Puis ce concert sans nom, dont la plage frissonne, Redevient un long bruit discordant, monotone, Étourdissant, sinistre, effroyable, angoissant.
Nous venons de toucher enfin le bord glissant Du gouffre, où maintenant un soleil d’or flamboie ; Et, moites de l’embrun qui jaillit et poudroie Sous la brise berçant tout près hêtre et bouleau, Nous regardons crouler les ondes. Quel tableau ! Nul peintre extasié, que la nature enflamme, Nul poète portant un brasier dans son âme, Ne pourrait sur la toile ou dans l’airain des vers Exprimer la splendeur des aspects si divers Que sous le dais ombreux de la forêt compacte Déroule la farouche et lourde cataracte. Oui, devant l’Ouiatchouan tout art est impuissant. Voyez !. voyez !. Des flots de lait rougi de sang, Des feuilles de platine et des grappes de perle, Roulent dans l’eau qui choit, tourne, écume et déferle. A nos yeux, tour à tour charmés et stupéfaits, L’agate et le rubis confondent leurs reflets, Des paillettes d’argent, des lamelles de cuivre, Des filigranes d’or, des étoiles de givre, Des pétales d’iris, de rose, de muguet, D’éblouissants flocons de neige et de duvet Tourbillonnent sans fin dans la masse mouvante Dont la vaste clameur jette au bois l’épouvante, Et, mêlant leurs éclats à ceux du diamant, Font de ce lieu d’horreur un lieu d’enchantement, Sur qui cependant flotte un voile de tristesse.
Les mille glas des eaux semblent croître sans cesse, Et nous sentons en nous brûler plus ardemment La fièvre du vertige et de l’effarement.
Quelqu’un va-t-il un jour mettre fin au supplice Du blanc torrent poussé vers le noir précipice ? Non, non. Le torturé furieux vainement Tentera d’échapper à l’engloutissement ; Mais, comme le colosse échevelé qui lutte Sans espoir apparaît plus grand après sa chute, L’Ouiatchouan, au sortir du puits vertigineux Où ses flots sont de blancs serpents tordant leurs nœuds, S’élargit, se transforme en un bassin limpide Qu’en ce moment la brise à peine effleure et ride. Avec un doux murmure elle plonge et se fond Dans le sein, vierge encor, d’un lac vaste et profond, Sans laisser sur son calme azur la moindre trace, Comme s’évanouit et sans retour s’efface Le conquérant brutal ou le monstre indompté Dans l’infini du temps et de l’éternité.