Versos French William Chapman Terre !

French poem

Terre !

by (1850–1917)

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Issu de ces Bretons, altiers comme le chêne, Qu’enivraient les clameurs du vent qui se déchaîne À travers les embruns des grands flots aboyants, De ces marins, aussi courageux que croyants, Qui sur chaque océan déferlaient leurs voilures, Cartier grandit avec la soif des aventures, Et coula sa jeunesse au bord du gouffre amer, Hanté par des projets vastes comme la mer.

Le fier rêveur toujours cherchait la solitude. Souvent on le voyait dans la même attitude, Admirant les effets du mirage sur l’eau Qui dans ses plis mouvants reflète Saint-Malo, Écoutant ce que dit la rumeur des mélèzes Cramponnés au penchant des farouches falaises, Regardant s’engouffrer, comme un navire d’or, Le disque du soleil dans l’onde qui s’endort, Contemplant, aux lueurs pensives des étoiles, Les barques dont la brise enflait au loin les toiles, Qui lui semblaient des vols de cygnes gracieux Égarés quelque part dans l’outremer des cieux.

Pendant qu’il errait seul sur le sable des grèves, L’esprit ouvert au souffle ensorceleur des rêves Et le regard perdu sur le flot rayonnant, D’attirantes rumeurs affluaient du ponant. Et, le soir, on causait par toute la Bretagne De pays enchantés qu’un pilote d’Espagne Venait de découvrir derrière l’Océan ; On faisait le tableau d’un empire géant

Que Cortez se taillait au cœur d’un autre monde ; Pizarre avait trouvé la nouvelle Golconde, Et pour son souverain le fier conquistador Chargeait ses galions avec des lingots d’or ; Des marins côtoyaient d’incomparables berges, Au passage éveillant l’écho de forêts vierges Grouillantes de castors, de buffles et d’élans, Ou, libres comme l’air, des peuples indolents, Des peuples que la nuit de l’erreur enveloppe Foulaient un sol dix fois plus vaste que l’Europe. Chaque jour apportait quelques récits nouveaux Sur ces bords rayonnants d’éternels renouveaux ; Et les douces rumeurs qui couraient dans les brises Éveillaient chez Cartier de nobles convoitises ; Et cet homme, amoureux du large flot grondant, Tenant son œil pensif fixé sur l’Occident, Brûlait de s’éloigner de la vieille Armorique, Afin d’aller porter à la vierge Amérique Resplendissant au fond de sa pensée en feu Le drapeau de la France et l’étendard de Dieu.

Or on était alors en pleine Renaissance, Et le roi chevalier, abdiquant l’espérance D’éclipser Charles-Quint vainqueur de toutes parts, L’aveuglait du rayon des lettres et des arts, Et peintres magistrals, savants et philosophes, Ciseleurs de carrare et ciseleurs de strophes, Stimulés par son or versé partout à flots, Émerveillaient l’Europe et faisaient au héros Oublier qu’il était le vaincu de Pavie.

Mais, comme les splendeurs de l’art charmaient sa vie, Un jour, François premier apprend que son rival S’empare des trésors du monde occidental Et rêve d’y fonder une seconde Espagne. Alors, tremblant d’émoi, le nouveau Charlemagne Qui convoite une part du continent nouveau, Dont la splendeur lointaine éblouit son cerveau,

Tourne son fier regard vers la plage bretonne, Et du doigt indiquant le ponant qui rayonne : Qui veult se desvouer ? s’exclame le grand roi, Et Cartier, devenu nautonier, répond : Moy !

Sa parole donnée à l’orgueilleux monarque, Le moderne Jason, désertant une barque Que la Manche berçait dès longtemps sur son flot, Équipe trois voiliers au port de Saint-Malo, Et parmi les plus fiers caboteurs de la côte, Brunis aux mêmes vents et grandis côte à côte, Recrute les marins qui doivent les monter.

Avant que de partir pour aller affronter L’immensité des eaux et des forêts sauvages, Cartier dans le lieu saint conduit ses équipages, Et là, devant l’autel, où le lourd ostensoir Flambe dans un nuage odorant d’encensoir, Comme le soleil d’or rayonne dans la brume Que la mer fait monter de sa vague qui fume,

Il implore avec eux le Maître souverain ; Et tous ces matelots aux poitrines d’airain, Tous ces aventuriers, qui n’ont courbé la tête Ni devant les puissants, ni devant la tempête, Au signal de leur chef, s’inclinent tout tremblants Sous l’absolution d’un prêtre en cheveux blancs.

À quelques jours de là, toutes voiles ouvertes Aux souffles du printemps ridant les ondes vertes, Où l’aube secouait sa crinière de feu, L’Émerillon, la Grande-Hermine et le Courlieu Cinglaient, le cap à l’ouest, acclamés par la foule, Dont les cris, dominant les clameurs de la houle, Se mêlaient aux vivats du canon des remparts, Pendant que les gabiers, sur les vergues épars, D’un long regard voilé d’une larme furtive Embrassaient le granit décroissant de la rive. Et si quelqu’un, le soir de ce départ béni, Se fût attardé, l’œil plongé dans l’infini, Au bord de l’Océan qui réprimait ses vagues, Il aurait entendu vibrer des lambeaux vagues

D’un vieil Ave dolent que la brise de mai Apportait, par moments, du lointain embrumé, Où Cartier, entraîné vers des plages nouvelles, Venait de disparaître avec ses caravelles.

III Les trois voiliers, partis au milieu des bravos De chaleureux marins groupés au bord des flots Et sur l’escarpement des falaises lointaines, Harmonieusement balancent leurs antennes. Du vent plein les huniers, ils vont alertement À travers l’inconnu du désert écumant. Sur les étraves l’onde en gazouillant déferle, Et son ruissellement a des blancheurs de perle. Une tiède vapeur qui sort du flot fumant Fait au-dessus des mâts un rose poudroîment. Le jour un chaud soleil dore le pli des voiles. La nuit chaque sillage est pailleté d’étoiles,

Et sans fin des tillacs montent de gais refrains. Comme le ciel et l’eau les Bretons sont sereins, Et le feu de l’espoir brille dans leurs prunelles. Rien ne vient altérer les splendeurs solennelles Que versent sur la mer les rayons printaniers ; Et, grisés du roulis, les hardis timoniers, En sondant du regard l’immense solitude, Ont souvent un sourire à leur moustache rude.

Cependant, un matin, tomba la nuaison, Et le soleil monta très pâle à l’horizon.

Durant la nuit le ciel s’était caché derrière Un grand voile blanchâtre à l’aspect funéraire. Sous ce linceul les eaux effaçaient tous leurs plis Et prenaient la pâleur de verres dépolis. Une lourde moiteur planait sur l’onde inerte, Et de vagues dessins la mer était couverte. Les reflets qui tombaient du ciel couleur d’acier Avaient le froid éclat que verse le glacier, Et l’espace livide étouffait tous murmures. Les voiles lourdement pendaient sur les amures.

Le soleil jaunissait en trouant le brouillard, Et son orbe semblait l’œil d’un spectre hagard Aperçu vaguement au milieu des nuages.

Soudain un souffle d’air agita les cordages.

Sur l’immobilité du fluide miroir, Décrivant par endroits des cercles d’un bleu noir, Comme des éventails s’ouvraient ces ronds étranges Autour desquels parfois se découpaient des franges ; Et cela présageait la fin de la torpeur Qui donnait à la mer un calme si trompeur ; Et bientôt du levant, paraissant se poursuivre, Émergeaient brusquement des nuages de cuivre. Ces nuages couraient rapides, affolés, S’étirant sur le ciel en réseaux effilés ; On eût dit, en voyant leurs fauves dentelures, Que les esprits de l’air traînaient des chevelures ; Des vols de goélands, tournoyant sur les flots, Semblaient de leurs longs cris railler les matelots. Sous le vent, qui déjà gémissait dans la brume, Les ondes crépitaient en se marbrant d’écume ;

Comme un sein oppressé, l’Océan se gonflait. Dans sa trompe au lointain la tempête soufflait, Et sa rauque clameur, par instant suspendue, Roulait comme un sanglot dans la morne étendue. Les flots s’enflaient, s’enflaient, et les ponts des vaisseaux, Tout penchés, blanchissaient sous l’écume des eaux. L’ouragan à présent déchaînait tous ses souffles, Et, secouant les mâts, les haubans et les moufles, Ruant sur les gaillards de lourds paquets de mer, Poussait dans l’infini des hurlements d’enfer.

IV La Grande-Hermine, avec Cartier pour capitaine, Fuyait éperdument, veuve de sa misaine Qu’avait mise en lambeaux une saute de vent ; Et l’horreur grandissait sur l’abîme mouvant ; Le tonnerre grondait à l’horizon fugace ; Des cavales d’éclairs galopaient dans l’espace ; La pluie âpre cinglait, comme des fouets de crins, Le visage saignant des tenaces marins.

Attachés sous les bras pour faire la manœuvre ; La lame, se tordant ainsi que la couleuvre, Lançait toute sa bave et toute sa fureur Au navire entouré d’inexprimable horreur.

Et le soir vient, hâtif, d’une noirceur compacte. La houle a maintenant des bruits de cataracte, Et, roulant la pâleur de ses lourds tourbillons, Ébauche par moments de livides rayons. Et, pendant que rugit l’écumeuse mêlée, Cartier, sur le tillac, la narine gonflée D’audace et de fierté, commande brèvement, Et, l’œil sur le compas, sans un frémissement, Il aide au timonier à guider le navire Emporté par les vents et les flots en délire. L’ombre épaisse, venue avec le soir hâtif, Au courageux marin sert comme d’objectif ; Il s’y croit moins perdu que dans les blancheurs vagues Qui traînaient tout à l’heure à la cime des vagues. Et le grain s’éternise en assauts brefs et lourds, Et le rude marin lui résiste toujours ;

Puis, quand un flot géant, hérissant sa crinière, Menace d’envahir le vaisseau par l’arrière, Alors il se retourne et, d’un signe de croix Que son bras étendu fait sur l’onde aux abois, Il paraît arrêter sa fougue échevelée : Tel le Christ maîtrisant la mer de Galilée.

V Quatre longs jours durant la tempête hurla Et la houle massive en torrents déferla Sur le pont convulsif du navire en détresse. Enfin, lasse d’efforts, l’immensité traîtresse En un vaste hoquet changea ses cris stridents, Et, muselant ses flots écumeux et mordants, Étouffant par degrés leur râlement farouche, La mer languissamment retomba sur sa couche Où semblaient brasiller des volutes de feu ; Et le ciel, un matin, brusquement se fit bleu ;

L’horizon s’élargit en un cercle de nacre ; L’air tiède et transparent s’emplit d’un parfum âcre Comme celui qui vient des arbres résineux, Et puis presque aussitôt un cri vertigineux, Où vibrait vaguement la clameur du tonnerre, Dans les mâts du navire éclata : Terre ! terre !

Et la terre monta dans la sérénité De l’espace inondé des rayons de l’été, Dessinant des forêts et des grèves d’opale Pleines d’une fraîcheur suave et virginale. Et quand le couchant d’or sombra dans l’Océan, — Lent, calme et solennel, un cantique géant Annonçait aux échos du Canada sauvage Que des braves venaient de fouler son rivage, Apportant avec eux ― signe de liberté ― L’étendard de la France et de la Chrétienté.