Versos French William Chapman Un duo

French poem

Un duo

by (1850–1917)

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La nuit d’hiver déjà descend… La neige tombe fine et drue, Et sous ses flocons le passant Semble un spectre blanc dans la rue.

Mais la bise se tait pourtant, Et, sous la lumière électrique, Dont le vif reflet miroitant Fait flamboyer les murs de brique,

Une troupe d’enfants flâneurs Écoute, charmée, ébahie, Les accords qu’aux gais promeneurs Jette un orgue de Barbarie.

Ces sons, plus ou moins argentins, Sont vendus sous les cieux sans lune Par deux pauvres Napolitains : Un beau blond, une belle brune.

Le mari, l’air fier, résolu, Tourne, distrait, la manivelle Du vieil orgue d’où sort moulu Le grain d’or de la tarentelle.

Et l’épouse, en quêtant les sous, Lève un œil noir si plein de flammes, Qu’elle met sens dessus dessous Le cœur des hommes et des… femmes.

Elle amène au moulin de l’eau Avec son patois qui roucoule, Et la recette, au trémolo De l’orgue essoufflé coule, coule.

Et, pendant que l’Italien Dévide des sons dans la neige Qui couvre en tombant tout son bien, Il songe au pays du Corrège.

Il songe aux marbres, aux saphirs Reflétant les feux du Vésuve, Et l’essaim des vieux souvenirs Verse dans son cœur son effluve.

Il rêve… Dans un lointain clair Apparaît pour lui l’Italie Le front ceint d’un bandeau d’éclair, Et sa main quelquefois s’oublie.

L’esprit plongé dans l’infini, Il voit Naples, Rome et Venise, Et ses amis, lazaroni Couchés sous un soleil qui grise.

Il voit un ciel étincelant Embraser le golfe de Gênes, Où le soir le flot indolent S’endort aux refrains des sirènes.

Il entend des chants familiers Sur les lagunes que sillonnent En tous sens les bruns gondoliers, Et ses membres souvent frissonnent.

Il rêve, morose, abattu, Le poing appuyé sur la hanche ; Il rêve, et l’instrument s’est tu ; Il rêve, et sa tête se penche.

Et, quand un oisif fait de l’œil À la sémillante quêteuse, Au lieu d’en prendre de l’orgueil, Elle en est chagrine, honteuse.

Au lieu de sourire gaîment, Quand parfois quelqu’un la taquine, Elle cache son front charmant De son châle ou de sa basquine.

Au lieu d’avoir un air joyeux Lorsque le cuivre à flots lui tombe, Elle a des larmes dans les yeux, Elle est morne comme la tombe.

Car elle songe qu’au départ, Le matin, toujours elle laisse Son enfant aux bras du hasard, Ce vieux nourricier sans caresse.