French poem
À Ronsard
by Albert Glatigny (1839–1873)
Afin d’oublier cette prose Dont notre siècle nous arrose, Mon âme, courons au hasard Dans le jardin où s’extasie La vive et jeune poésie De notre vieux maître Ronsard !
Père de la savante escrime Qui préside au duel de la rime, Salut ! Nous avons soif de vers ; La Muse française engourdie Se débat sous la maladie Qui gangrène les pampres verts.
Tu fis passer la fraîche haleine De ta blonde maîtresse Hélène Dans tes Odes, comme un parfum, Et tu jetas les pierreries Qui constellaient tes rêveries Avec faste, aux yeux de chacun !
Que t’importaient les bruits du monde ? Que t’importait la terre immonde, Chantre éternellement ravit Pourvu que ta mignonne rose Allât voir sa sœur fraîche éclose, Ton désir était assouvi.
Comme tout est changé, vieux maître ! Le rimeur ne s’ose permettre Le moindre virelai d’amour ; La fantaisie a dû se taire ; Le poète est utilitaire De Molinchard à Visapour !
Il n’est plus de stances ailées, Phébus marche, dans les allées Des bois, en bonnet de coton, Ainsi qu’un vieillard asthmatique ! Voici le règne fantastique Du monstre roman-feuilleton.
On fait un drame au pas de course, Dans l’intervalle de la Bourse, Et le bourgeois qu’on porte au ciel, Le bourgeois au nez écarlate, Graisse la main à qui le flatte : De l’argent, c’est l’essentiel !
Au lieu de l’extase féerique Dont vibrait la corde lyrique, On n’entend plus que de grands mots Vides de sens et pleins d’enflure ; Adieu la fine dentelure Des vers étincelants d’émaux !
Pourvu que l’on rime en patrie, En école, en idolâtrie, Et que de l’avenir lointain On viole le péristyle ; Que, dans les dédales d’un style Obscur, on trébuche incertain,
Tout est parfait ! Joseph Prudhomme Approuve avec sa canne à pomme ! Pauvre Muse ! on t’a fait parler De tout, ô triste apostasie ! Excepté de la poésie ! On t’a forcée à t’envoler !
Moi, que tout ce pathos ennuie À l’égal de la froide pluie, Je veux, rimeur aventureux, Lire encor, Muse inviolée, Quelque belle strophe étoilée Au rhythme doux et savoureux
Un fier sonnet, rubis, topaze, Ciselé de même qu’un vase De Benvenuto Cellini ; Des chansons que l’amour enivre, Des refrains qui nous fassent vivre Bien loin, bien loin dans l’infini !
Des vers où l’extase déborde, Des vers où le caprice torde Comme il veut les mètres divers ; Des vers où le poète oublie Tout, hormis la sainte folie : Des vers, enfin, qui soient des vers l
Viens donc, Ronsard, maître, et me livre Toutes les splendeurs de ton livre Radieux comme un ostensoir ; Dans tes bras je me réfugie, Et veux, divine et noble orgie, Être ivre de rimes ce soir !