Versos French Albert Glatigny L’idiote

French poem

L’idiote

by (1839–1873)

Listen in the reader

Enfant à la démarche lente, Et pleine de sérénité, Je t’aime, ô grasse nonchalante, Je t’aime, idiote beauté !

Tes yeux, foyer dont rien n’attise La tranquille et froide lueur, Calmes reflets de ta bêtise, Me ravissent par leur douceur.

Ta chevelure épaisse et rousse Écrase ton front, et ton nez, Quand tu respires, se retrousse Avec des airs tout étonnés.

Ta gorge lourdement vacille Sur ta poitrine à tous moments ; Pourtant, une grâce imbécile Me charme dans tes mouvements.

Tu m’enivres et tu m’enchantes. Je crois entendre à ton côté Mille promesses alléchantes De bonheur et de volupté.

Sur ta lèvre quand je savoure Le miel pâteux de tes baisers, Lorsque ton bras énorme entoure Mes membres à demi brisés,

Je suis heureux ; et quand bien même Celle qu’on adore à seize ans Me viendrait dire qu’elle m’aime, Je la chasserais, je le sens.

Car nulle, nulle femme au monde, Nulle déesse dans les cieux, Ne donne l’ivresse profonde Qui coule pour moi de tes yeux.

C’est une ivresse bien étrange, Et dont je demeure interdit, C’est un vin rempli de mélange Qui me soûle et qui m’engourdit.

Robuste et large créature, Malade, j’aime ta santé, Et mon esprit qui se torture Se plaît dans ta stupidité !

Couche-toi donc, belle machine Au corps superbe et triomphant ! Courbe devant moi ton échine, De même qu’un jeune éléphant.

La haine dans mon cœur s’amasse, Unie à l’amour, quand je vois S’étaler au soleil ta masse Sans éclair, sans rayon, sans voix !

Je sens qu’une bête sauvage Est à mes pieds, que je soumets, Prête à bondir, ivre de rage, Si je tournais le front jamais !

Voilà pourquoi, ma tendre amie, Mes yeux sont entés dans les tiens, Pourquoi, dans ma main affermie, Cette baguette que je tiens.

Comme une panthère domptée, Alors, le regard abattu, Sous le doigt qui te tient matée Tu viens me dire : — Que veux-tu ?

A ma lèvre qui se dessèche Donne ta lèvre : j’aime tant Cette bonne odeur, de chair fraîche Qui sort de ton corps éclatant !

Ta force, jointe a ta mollesse, Compose un assaisonnement Vif et bizarre, qui me laisse Au cœur comme un goût de piment.

Plus d’aspirations perfides, Plus d’absurdes rêves d’amour Devant tes épaules solides, Qui luisent si bien au grand jour !

Belle fille, ô noble litière ! Brute qui frissonnes d’effroi, Orgueil de la sainte Matière, Quand m’anéantirai-je en toi ?