French poem
Avant-propos à l’ancienne mode
by Albert Londres (1884–1932)
Ami, toi qui le soir, assez distraitement, Prendras ce livre en main pour passer un moment ; Toi, qui feuilletteras ces pages d’un doigt calme, Sans penser que chacune est un soupir de l’âme, Ô toi ! lecteur ami, si tu pouvais savoir Tout ce que m’a coûté ce que tu lis ce soir ! Si tu pouvais comprendre, au moins une seconde, Le labeur de celui qui rêve pour le monde ! Si tu savais le prix d’un vers, même mauvais ! Si tu sentais le poids, et si tu te doutais Des nuits d’énervement, d’attente et de folie Qu’un poète subit pour écrire sa vie ! Si tu t’imaginais l’effondrement moral Qu’il éprouve en songeant qu’il fait peut-être mal ! Si tu pouvais le voir, dans ses heures divines, Plein d’angoisse et d’amour, lutter avec les rimes ! Si tu pouvais sentir la chaleur de son front Quand dans un vers, enfin, son rêve entier se fond ! Si tu voyais l’Idée, implacable et vorace, Venir à tout moment le provoquer en face ! Si tu savais cela, vain lecteur mon ami, Tu t’agenouillerais devant ce livre-ci.