French poem
Pensée des Morts
Ah ! vous pleurer est le bonheur suprême, Mânes chéris, de quiconque a des pleurs ! Vous oublier, c’est s’oublier soi-même : N’êtes-vous pas un débris de nos cœurs ?
En avançant dans notre obscur voyage, Du doux passé l’horizon est plus beau ; En deux moitiés notre âme se partage, Et la meilleure appartient au tombeau !
Dieu de pardon ! leur Dieu ! Dieu de leurs pères ! Toi que leur bouche a si souvent nommé, Entends pour eux les larmes de leurs frères ! Prions pour eux, nous qu’ils ont tant aimé !
Ils t’ont prié pendant leur courte vie, Ils ont souri quand tu les as frappés ! Ils ont crié : « Que ta main soit bénie ! » Dieu, tout espoir, les aurais-tu trompés ?
Et cependant pourquoi ce long silence ? Nous auraient-ils oubliés sans retour ? N’aiment-ils plus ? Ah ! ce doute t’offense ! Et toi, mon Dieu, n’es-tu pas tout amour ?
Mais s’ils parlaient à l’ami qui les pleure, S’ils nous disaient comment ils sont heureux, De tes desseins nous devancerions l’heure ; Avant ton jour nous volerions vers eux.
Où vivent-ils ? Quel astre à leur paupière Répand un jour plus durable et plus doux ? Vont-ils peupler ces îles de lumière ? Ou planent-ils entre le ciel et nous ?
Sont-ils noyés dans l’éternelle flamme ? Ont-ils perdu ces doux noms d’ici-bas, Ces noms de sœur, et d’amante, et de femme ? À ces appels ne répondront-ils pas ?
Non, non, mon Dieu ! si la céleste gloire Leur eût ravi tout souvenir humain, Tu nous aurais enlevé leur mémoire : Nos pleurs sur eux couleraient-ils en vain ?
Ah ! dans ton sein que leur âme se noie ! Mais garde-nous nos places dans leur cœur. Ils ont jadis partagé notre joie, Pouvons-nous être heureux sans leur bonheur ?
Étends sur eux la main de ta clémence ! Ils ont péché ; mais le ciel est un don ! Ils ont souffert ; c’est une autre innocence ! Ils ont aimé ; c’est le sceau du pardon !