Versos French Alphonse de Lamartine Poésie, ou Paysage dans le golfe de Gênes

French poem

Poésie, ou Paysage dans le golfe de Gênes

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La lune est dans le ciel, et le ciel est sans voiles : Comme un phare avancé sur le rivage obscur, Elle éclaire de loin la route des étoiles, Et leur sillage blanc dans l’océan d’azur.

Astre aux rayons muets, que ta splendeur est douce Quand tu cours sur les monts, quand tu dors sur la mousse, Que tu trembles sur l’herbe ou sur les blancs rameaux, Ou qu’avec l’alcyon tu flottes sur les eaux !

Mais pourquoi t’éveiller quand tout dort sur la terre ? Astre inutile à l’homme, en toi tout est mystère ; Tu n’es pas son fanal, et tes molles lueurs Ne savent pas mûrir les fruits de ses sueurs ; Il ne mesure rien aux clartés que tu prêtes, Il ne t’appelle pas pour éclairer ses fêtes ; Mais, fermant sa demeure aux célestes clartés, Il s’éclaire de feux à la terre empruntés. Quand la nuit vient t’ouvrir ta modeste carrière, Tu trouves tous les yeux fermés à ta lumière, Et le monde, insensible à ton morne retour, Froid comme ces tombeaux objets de ton amour ! À peine, sous ce ciel où la nuit suit tes traces, Un œil s’aperçoit-il seulement que tu passes, Hors un pauvre pêcheur soupirant vers le bord, Qui, tandis que le vent le berce loin du port, Demande à tes rayons de blanchir la demeure Où de son long retard ses enfants comptent l’heure ; Ou quelque malheureux qui, l’œil fixé sur toi, Pense au monde invisible, et rêve ainsi que moi !

Ah ! si j’en crois mon cœur et ta sainte influence, Astre ami du repos, des songes, du silence, Tu ne te lèves pas seulement pour nos yeux ; Mais, du monde moral flambeau mystérieux, À l’heure où le sommeil tient la terre oppressée, Dieu fit de tes rayons le jour de la pensée ! Ce jour inspirateur, et qui la fait rêver, Vers les choses d’en haut l’invite à s’élever ; Tu lui montres de loin, dans l’azur sans limite, Cet espace infini que sans cesse elle habite ; Tu luis entre elle et Dieu comme un phare éternel, Comme ce feu marchant que suivait Israël ;

Et tu guides ses yeux, de miracle en miracle, Jusqu’au seuil éclatant du divin tabernacle Où Celui dont le nom n’est pas encor trouvé, Quoique en lettres de feu sur les sphères gravé, Autour de sa splendeur multipliant les voiles, Sema derrière lui ses portiques d’étoiles !

Luis donc, astre pieux, devant ton Créateur ! Et si tu vois Celui d’où coule ta splendeur, Dis-lui que, sur un point de ces globes funèbres Dont tes rayons lointains consolaient les ténèbres, Un atome perdu dans son immensité Murmurait dans la nuit son nom à ta clarté !

Que roule à flocons d’or l’haleine des autans ?

De la terre et des flots retracer les images Dans leurs groupes épars et leurs miroirs flottants.

Redescendez, mes yeux, des célestes campagnes ! Voyez, sur ces rochers que l’écume a polis, Voyez étinceler aux flancs de ces montagnes Tous ces torrents sans source et ces fleuves sans lits.

La cascade qui pleut dans le gouffre qui tonne Frappe l’air assourdi de son bruit monotone ; L’œil fasciné la cherche à travers les rameaux, L’oreille attend en vain que son urne tarisse :

Débordant, débordant à flots toujours nouveaux, Elle tombe, et se brise, et bondit, et tournoie, Et, du fond de l’abîme où l’écume se noie, Se remonte elle-même en liquides réseaux, Comme un cygne argenté qui s’élève, et déploie

Que j’aime à contempler dans cette anse écartée La mer qui vient dormir sur la grève argentée,

Le soir retient ici son haleine expirante, De crainte de ternir la glace transparente

De deux bras arrondis, la terre qui l’embrasse À la vague orageuse interdit cet espace,

Et d’un sable brillant une frange plus vive Y serpente partout entre l’onde et la rive,

Là tremblent dans l’azur les muettes étoiles ; Là dort le mât penché dépouillé de ses voiles ;

Sur le pont d’un esquif qu’a fatigué la lame, De leurs foyers flottants ont rallumé la flamme,

De colline en colline et d’étage en étage, Les monts, dont ce miroir fait onduler l’image,

Et leurs flancs, hérissés d’une sombre verdure, Par le contraste heureux de leur noire ceinture,

Le chêne aux bras tendus penche son tronc sur l’onde ; Le tortueux figuier dans la mer qui l’inonde

Et la vigne, y jetant ses guirlandes trempées, Laisse pendre et flotter ses feuilles découpées,

La lune, qui se penche au bord de la vallée, Distille un jour égal, une aurore voilée,

La mer n’a plus de flots, les bois plus de murmure ; Et la brise incertaine y flotte à l’aventure,

Sur ce site enchanté, mon âme qu’il attire S’abat comme le cygne, et s’apaise et soupire

Que ne peut-elle, ô mer, sur tes bords qu’elle envie, Trouver comme ta vague un golfe dans la vie,

C’est l’airain frémissant dans les tours des cités, Le roulement des chars qu’un sourd écho prolonge, Le marteau qui retombe à coups précipités, L’enclume qui gémit, les coursiers qui hennissent, Les instruments guerriers qui tonnent ou frémissent, Des pas, des cris, des chants, des murmures confus, Et des vaisseaux partants les roulantes volées,

L’air, chargé de ces sons qu’il emporte sur l’onde, Et que chaque minute étouffe et reproduit, Semble, comme une mer où la tempête gronde, Rouler des flots de voix et des vagues de bruit !

Voilà donc le séjour d’un peuple, et le murmure

Que la terre produit et dévore à mesure, De leur vaine existence, hélas ! encor si vains ! Tandis que la nature et les astres sommeillent

Aux lueurs des flambeaux ces insectes qui veillent Troublent seuls de leur bruit les mystères des cieux. Ils veillent ; et pourquoi ? pour que je les entende, Pour que le bruit qu’ils font revienne les frapper,

Pour que leur pas résonne et leur nom se répande, Pour se tromper eux-même, ô mort ! et te tromper ! Oui, du haut de ce tertre où mon pied les domine, Je les entends encor ! Mais si je fais un pas, Si je double le cap ou franchis la colline, Ce grand bruit, expirant sur la plage voisine,

Avant que du zéphyr la printanière haleine Ait cessé de verdir les feuilles de ce chêne,

Avant que cette pierre au bord des flots roulée, Et qui tremble déjà sur sa base ébranlée,

Ces pas, ces voix, ces cris, cette rumeur immense, Seront déjà rentrés dans l’éternel silence ; Les générations rouleront d’autres flots ; Et ce bruit insensé, que l’homme croit sublime, Se sera pour jamais étouffé dans l’abîme,

« Mais où donc est ton Dieu ? » me demandent les sages. Mais où donc est mon Dieu ? Dans toutes ces images,

Dans ces sons, ces parfums, ces silences des cieux, Dans ces ombres du soir qui des hauts lieux descendent, Dans ce vide sans astre, et dans ces champs de feux, Et dans ces horizons sans bornes, qui s’étendent Plus haut que la pensée et plus loin que les yeux !

Ô terre, ô mer, ô nuit, que vous avez de charmes ! Miroir éblouissant d’éternelle beauté, Pourquoi, pourquoi mes yeux se voilent-ils de larmes

Pourquoi devant ce ciel, devant ces flots qu’elle aime, Mon âme sans chagrin gémit-elle en moi-même,

C’est qu’à travers ton œuvre elle a cru te saisir ; C’est que de tes grandeurs l’ineffable harmonie N’est qu’un premier degré de l’échelle infinie Qu’elle s’élève à toi de désir en désir, Et que plus elle monte, et plus elle mesure L’abîme qui sépare et l’homme et la nature

Noyez-vous donc, mes yeux, dans ces flots de tristesse ; Soulève-toi, mon cœur, sous ce poids qui t’oppresse ;

Élance-toi, mon âme, et, d’essor en essor, Remonte de ce monde aux beautés éternelles, Et demande à la mort de te prêter ses ailes ; Et, toujours aspirant à des splendeurs nouvelles,