French poem
Mon Royaume
by Amable Tastu (1795–1885)
Un jour aussi je voulus être Reine : D’ambition quel cœur n’est entaché ? Je me suis fait un empire caché, Monde inconnu, hors à sa souveraine : Mon trône est humble et n’a rien d’éclatant ; Mais nul péril aussi qu’on me le prenne : Combien de Rois n’en diraient pas autant ?
J’ai dans ma cour, aux autres cours pareille, Des ennemis qui se font mes flatteurs ; Les vanités et les rêves menteurs ; Mais j’ai près d’eux un conseiller qui veille. Que je faillisse, il me tance à l’instant ; Rien à sa voix n’interdit mon oreille ! Combien de Rois n’en diraient pas autant ?
Ne croyez pas ma puissance exposée À se briser dans ses vouloirs mouvans, Comme un drapeau qui flotte au gré des vents ; À son caprice une borne est posée. Oui, j’obéis, non au joug qu’on me tend, Mais à la loi par moi-même imposée : Combien de Rois n’en diraient pas autant ?
J’ai mon spectacle, et souvent s’y déploie Un drame sombre, ou fantasque, ou riant ; Chants d’Italie et luxe d’Orient, Fleurs et parfums, murs d’or, tapis de soie : Fête où jamais nul ennui ne m’attend, Où nul impôt n’a dû payer ma joie !… Combien de Rois n’en diraient pas autant ?
Qu’on ait vécu sous le marbre ou le chaume, Au même but nous arrivons, hélas ! Rois et sujets, il faut, plus ou moins las, Tomber aux pieds de l’éternel fantôme. Mais quels regrets me suivraient en partant, Sûre, avec moi, d’emporter mon Royaume ? Est-il un Roi qui puisse en dire autant ?