French poem
Éros confiant
by André de Guerne (1853–1912)
— Où vas-tu ? L’ombre fourmille De monstres et de Sylvains. Crains l’atteinte, ô jeune fille ! Des Faunes dans les ravins.
— Laisse-moi. L’heure me presse. Je vais où toutes s’en vont, Dans la nuit enchanteresse. Où je vais ? Au bois profond.
— Viens ; arrête, ô vierge ! Écoute. Ma maison fleurie, auprès De la source et de la route, Est blanche sous les cyprès.
— Certe, elle est pauvre, la hutte Où m’attend le cher berger. Mais qu’elle est douce la flûte Qu’éveille son chant léger !
— Les serments sont plus fidèles Que jure un vieillard épris. Lorsque l’Amour n’a plus d’ailes, C’est Vénus qui fait le prix.
— Je ris quand l’amour qui boite, Éros au neigeux menton, Tient un sac de la main droite Et de la gauche un bâton.
— L’amour de Daphnis voltige Et se pose moins longtemps Qu’un bouvreuil sur une tige, Qu’une sarcelle aux étangs.
— À quoi bon, si je l’ignore, Ô vieillard, flétrir ainsi Le rêve de mon aurore D’un obscur et vain souci ?
— C’est, enfant, que les années Nous font, en pesant sur nous, Des âmes découronnées Et de sombres cœurs jaloux.
— Adieu. J’aime. Que m’importe ? Si Daphnis m’oublie un jour, J’irai suspendre à sa porte Les fleurs mortes de l’Amour,
Et j’enfermerai, rebelle Au reproche, en mon tombeau, Le souvenir qu’étant belle Il m’aima, lui jeune et beau.