Versos French André de Guerne L’Aqueduc

French poem

L’Aqueduc

by (1853–1912)

Listen in the reader

Un fleuve dans l’herbe sombre, Un fronton qui luit encor ; Le soleil qui meurt et sombre Dans la mer de pourpre et d’or ;

Aux solitudes muettes, Près des pâles oliviers D’indécises silhouettes De troupeaux et de bouviers,

Et sur les collines, vagues D’immobiles océans, De hautes ruines vagues Étageant leurs blocs géants.

Architectures trapues, Piliers droits, arceaux caducs ; Ce sont les lignes rompues D’impériaux aqueducs

Où les monts suburbicaires Versaient au lit surhumain Le flot qu’épuisait naguères La soif du peuple romain.

Le soir en tombant macule D’ombre la face du mur Qui paraît au crépuscule Plus énorme et plus obscur.

Les arcades sous le lierre Érigent séparément Leur fraternité de pierre. Ô vaste déchirement !

Ô débris d’où ne ruissellent Que des larmes à présent ! Ô ruines que descellent Les vautours en s’y posant !

Tout disparaît, tout s’abîme Dans le gouffre de la nuit, Les champs, le canal sublime Et Rome qui l’a construit.

Mais l’ombre indulgente et triste Vous laisse, ô mornes lambeaux ! L’illusion qui persiste Sur la terre des tombeaux.

Car un souffle dans les brèches Du vieux fleuve aérien Fait le bruit des ondes fraîches Qu’il roulait au temps ancien ;

Car, en poursuivant sa marche Au firmament argenté, La lune à travers une arche, Pieuse, a soudain monté.