French poem
Le Poète
by André de Guerne (1853–1912)
Un ciel sinistre, un ciel d’orage. Des hommes las, meurtris, sanglants, Courbés sous l’effort et l’outrage, Vers le soir, rentrent à pas lents.
D’où vient ce peuple qui chemine ? Des champs ingrats, des bruns guérêts, De la carrière ou de la mine, Des coteaux, veufs de leurs forêts.
Où va-t-il dans le couchant rouge, Si triste à l’heure du repos ? S’étendre dans le morne bouge Sur la litière des troupeaux.
Il a fait son labeur servile, Sous l’hiver, la pluie et le vent, Scié les pierres pour la ville, Semé le blé qu’un autre vend.
Les filles pâles sans y mordre Ont cueilli les fruits des vergers Et tassé les gerbes en ordre Dans les greniers des étrangers.
Et ce peuple sur l’âpre route Défile, défile sans fin. Le bouc est repu, l’agneau broute, Le bœuf mange ; le pâtre a faim,
Ô deuil ! Mais tous soudain s’arrêtent, Faucheurs, bûcherons. En passant Ils ont vu l’Homme que revêtent Les rayons du jour finissant.
Assis, pensif et solitaire À la lisière du bois noir, Il évoque dans le mystère Le blanc fantôme de l’espoir.
Il est le mage qui prodigue Les chants, de pleurs entrecoupés, Et qui promet à la fatigue Le gazon fleuri des Tempés,
Celui qu’on nomme le Poète, Le consolateur radieux Qui suscite en la nuit muette L’âme éparse des anciens Dieux.
Lui qui songeait depuis l’aurore Se redresse, chantre inspiré, Et la grande lyre sonore A frémi sous son doigt sacré.
Entouré par la foule immense, Oublieuse des labeurs vains, Il rêve, bénit et commence Le poème des jours divins.
Il dit la nuit aveugle et sombre, Et le chaos strié d’éclairs Où, comme une étoile de l’ombre, Jaillit la Pensée aux yeux clairs,
Et la fuite des monstres vagues Vers la cime ou vers le vallon, Se bousculant comme des vagues Dans la rumeur de l’aquilon.
Il dit le ciel, l’aube première Émergeant des flots, teints de sang, L’ascension de la lumière Sur l’univers resplendissant,
Tous les abîmes où pénètre Un esprit, flottant au milieu Du limon où vagit un être, De la nue où s’ébauche un Dieu,
Toutes les forces prisonnières Rompant leurs chaînes tour à tour Et s’évadant de leurs tanières Et rugissant vers le grand jour,
Et la vie aux multiples formes Qui gronde, éclate et resplendit Dans l’air, l’onde, les rocs énormes, Dans l’arbre et dans la bête. Il dit
Le lac reflétant l’aile noire Du vautour, immobile au ciel, Tandis que le chevreau vient boire Auprès du tigre fraternel,
L’agneau nourri par la lionne, Le chien, candide et familier, Léchant la pourpre qui bouillonne Au flanc boueux du sanglier,
La confiante tourterelle Qui sur l’aire vient se poser Et la nature maternelle Prodiguant l’éternel baiser.
Un instant muette, la lyre Repose sur le gazon vert Et le Poète semble lire Tous les feuillets d’un livre ouvert.
Il médite, dans l’attitude D’un pasteur assis sur un tronc : Puis il chante et la multitude S’incline aux clartés de son front :
— Ô siècles ! ô destin des âges ! Aube d’or des jours révolus ! Réveil sanglant ! Mornes présages ! Ô soleil qui ne luiras plus !
Nature ! l’homme à son enfance, Épanoui dans ta splendeur, Était pur, n’ayant pour défense Que sa jeunesse et sa candeur.
Il vivait, ô volupté douce ! De lui-même l’arbre laissait Pleuvoir ses fruits mûrs sur la mousse Aux pieds du vieillard qui passait.
L’homme, dans la floraison rose Du matin que rien ne ternit, N’ayant pas besoin d’autre chose Que l’oiseau pour bâtir son nid,
L’âme de joie et d’amour pleine, Ne demandait à ses brebis Que de laisser un peu de laine Aux épines pour ses habits,
À la source, que d’être claire Sur son lit de gravier mouvant, À la vierge que de lui plaire, Au lys que de fleurir, au vent
De n’apporter que des aromes Et des souffles aux moissonneurs, Afin d’accroître sur les chaumes La part égale des glaneurs.
Oh ! quel sombre nuage crève, Race auguste, sur ton berceau ? Quels Dieux font cette heure plus brève Que le sillage d’un vaisseau ?
Te voici courbé sur la glèbe, Nu, labourant, ô morne sort ! Comme au fond d’un farouche Érèbe Les âpres sillons de la mort,
Homme ! esclave indigné de naître, Perçant le roc, plantant le pieu, Pour creuser le tombeau d’un maître Et bâtir le temple d’un Dieu !
La forêt, mère des grands chênes, Pleure et saigne en ses halliers nus Des blessures que font les chaînes Et les haches aux troncs chenus.
L’oiseau chantait dans l’ombre fraîche, La biche dormait dans les bois. Oh ! le vol strident de la flèche ! Oh ! les chiens aux rauques abois !
Oh ! le voile obscur des fumées Refoulant ses plis onduleux Sur les plaines accoutumées À la brume des matins bleus !
Dans sa hutte où le soc se rouille, Le faible, par les Dieux trahi, Tremble, supplie et s’agenouille Sur l’antique sol envahi,
Quand il entend la clameur haute Qui suit les conquérants rivaux, Quand il voit couchés côte à côte Les cavaliers et les chevaux,
Et sur les champs, fleuris naguère, Hérissés de récents tombeaux, Planer les aigles de la guerre Et tourbillonner les corbeaux.
Le pauvre a faim ; le pauvre rôde, Disputant leur pâture aux loups. De la demeure altière et chaude Le taudis fiévreux est jaloux.
Le riche dit : — Je suis roi ; l’onde Du torrent coule en mes viviers ; Je regarde ma moisson blonde À l’ombre de mes oliviers.
Comptez les brins que l’on voit poindre Au printemps, dans les prés herbeux. N’est-ce pas que leur nombre est moindre Que le nombre de mes grands bœufs ?
Je vends le bois sec des futaies À la veuve ; à l’enfant errant Les mûres noires de mes haies. Étant bon, si la mort les prend,
Je loue au pauvre qui succombe, À la mère en pleurs, à l’aïeul Le coin de terre pour la tombe Et le haillon pour le linceul.
Et si, du côté des chaumières En passant, par hasard, je vois Près du seuil des roses trémières Et des iris au coin des toits.
Dans la fange où je m’aventure, Je m’indigne et suis plein d’émoi De constater que la nature Fleurit pour d’autres que pour moi. —
Alors aux mains qui la brandissent La lyre, comme un astre en feu, Luit ; les sept cordes resplendissent Et le Poète est comme un dieu.
Le peuple dans le crépuscule S’effare en le voyant surgir Et reconnaît un autre Hercule. Les lions qu’on entend rugir,
L’hyène que le jour effraie, La panthère, l’ours nonchalant, Le vautour rapide et l’orfraie, Tous bondissant, rampant, volant,
Multipliaient dans les ténèbres Sur l’Aède aux accents féconds Le baiser des hydres funèbres Et le lèchement des dragons.
Et l’Aède chantait ; farouche, Il chantait ; il chantait plus haut Que le clairon qu’un homme embouche Pour sonner le suprême assaut :
— Voyez-vous dans l’ombre profonde, À l’heure où le siècle descend, Le caillou vibrant dans la fronde, La faulx d’où dégoutte le sang,
Le marteau qui devient massue Au poing du forgeron debout Et cette lueur aperçue À l’Orient qui fume et bout ?
Regardez ! Est-ce l’incendie De la vieille et triste Babel Ou bien quelque aurore agrandie Par la voûte de l’arc-en-ciel ?
C’est une aurore ! Je l’annonce, Peuple ! moi, poète et devin, À toi qui, les pieds dans la ronce, Prépares le réveil divin.
Jette la faulx rouge où s’allume Un éclair, ô faucheur ! Remets Le marteau brutal sur l’enclume, Forgeron ! Sur les noirs sommets
Éteins la torche, incendiaire ! Épargne, ô peuple, ô vendangeur ! Aux pressoirs de Vendémiaire La souillure du sang vengeur.
C’est l’aurore, l’aurore immense Où sur le monde dévasté La pitié sème la semence De l’amour et de la bonté.
Voici les vertus fraternelles Et la Justice, ange serein, Abritant de ses doubles ailes La balance aux plateaux d’airain.
C’est l’heure grave, sainte, austère, Où l’homme, l’esclave d’hier, Fera du labeur volontaire Naître l’orgueil de son cœur fier.
Ô rêve ! au vagabond le riche Criera : — Honte au sort inégal ! Prends le champ, laisse-moi la friche ; Viens partager mon pain frugal !
Buvons la même onde, ô mon frère, Au creux de nos mains ; effaçons De notre fortune contraire L’iniquité des trahisons. —
Ô vous, que la haine accompagne, Que l’amour baise les premiers, Forçats vous évadant du bagne, Jobs surgissant de vos fumiers,
Meurtris de la grande bataille, Vous ouvrirez vos bras nerveux Et tous les brins de votre paille Resplendiront dans vos cheveux,
Tandis qu’au lieu des mots infâmes, Comme sur un fronton sculpté, Un doigt gravera dans vos âmes Et sur vos fronts : Fraternité.
Fraternité, sous l’ombre libre Des jeunes Édens aux fruits d’or, De l’esprit où l’avenir vibre Et de la brute aveugle encor,
Du roi dans son palais sublime Et du banni dans son exil, Du vieillard qu’un remords opprime Et de l’enfant que dore Avril,
De la foule avide qui rampe Et du précurseur indompté Qui songe le doigt sur sa tempe ! Fraternité ! Fraternité !
Homme, debout ! espoir, courage ! Debout, hors des gouffres épais ! De la nue où grondait l’orage Descend le signe de la paix.
L’arc annoncé de l’alliance Se déploie au ciel chaste et beau. Lève ta torche, ô Conscience ! Liberté, brandis ton flambeau !
Et les collines aurorales Blanchirent alors. Et c’était Comme un lever de vapeurs pâles Sur l’horizon qui s’argentait.
Et les plaines devenaient roses Comme au mois des trèfles en fleurs, Et des parfums sortaient des roses Et des chants des nids querelleurs.
Et la vaste foule éblouie Souriait aux rayons vainqueurs De cette aurore épanouie Dans la nature et dans les cœurs.
Le laboureur, heureux d’entendre Le clairon matinal du coq, Bénit la terre bonne et tendre Et le sillon facile au soc.
Pieds nus, seins nus, les belles filles, Gravissant le coteau vermeil, Ont l’air en serrant leurs faucilles D’étreindre un rayon de soleil.
Les baisers des lèvres rieuses Vibrent et font le bruit confus Des abeilles dans les yeuses, Des ailes dans les bois touffus.
Tout est splendeur, amour et joie, Harmonie, oubli, rêve, essor Vers un avenir qui flamboie Comme l’astre dans le ciel d’or.
Le soleil triomphal émerge D’un reste vague de noirceur Et de sa flamme auguste et vierge Nimbe la tête du penseur,
Qui, près du bois, plein de bouffées Tièdes et de murmures doux, Avec le geste des Orphées Domptant les peuples à genoux,
Vers l’azur sans borne et sans voile, Hausse majestueusement La lyre qui déjà s’étoile Aux profondeurs du firmament.