French poem
Le Grand Bé
by André de Guerne (1853–1912)
Silence ! C’est là sur la roche Blanche d’écume, dont le flot, Noir Cerbère, défend l’approche En rampant autour de l’îlot ;
C’est là, sur le haut promontoire Où l’âpre océan vient gémir, Que dans le désert de sa gloire Châteaubriand voulut dormir !
Loin du bruit qu’il fut las d’entendre, Il t’a confié, sombre mer ! La garde illustre de sa cendre, Le fardeau de son cœur amer.
Mer ! couché sous les herbes rases, Qu’il écoute, le fier dormeur, Sonner encor les grandes phrases De l’orage et de ta rumeur !
Lune ! qu’à ta clarté pâlie Sur le sépulcre, environné D’un brouillard de mélancolie, Se penche l’ombre de René !
Qu’ébranlant de leurs doigts fluides Les harpes au chant alangui, Des spectres mornes de Druides Parent l’écueil de nouveau gui !
Qu’il dorme, toujours solitaire, Comme l’aigle des océans, Loin des murmures de la terre, Dans le fracas des flots géants,
En face de l’immense abîme Qui prolonge éternellement Le rêve du tombeau sublime Jusqu’à l’horizon écumant !
Clame son nom dans ton tumulte, Ô mer ! dans le vent éploré Disperse l’hymne d’un grand culte En berçant un sommeil sacré !
Passe, va-t’en, reviens, reflue Autour du sépulcre immortel Qui seul conserve sous la nue L’immobilité d’un autel.
Il domine, ô mer infinie ! Ta formidable immensité, Figure altière du génie S’isolant sur l’humanité.