Versos French André de Guerne Le Converti

French poem

Le Converti

by (1853–1912)

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Comme la foi chancelle et la ferveur tiédit, Le décret du Synode, approuvé par l’édit Impérial, signé du très-saint Théodose, En ses canons sacrés mande, ordonne et dispose Que l’ivraie, hérésie horrible ou culte ancien, Schisme ou rébellion, sera du sol chrétien Impitoyablement et sans délai fauchée, Et que, si la doctrine, hélas ! en vain prêchée, Laisse les cœurs errants sourds à la voix de Dieu, L’exil ou la prison, les verges et le feu, Partout où la justice arme la main romaine, O Christ ! d’agneaux soumis peupleront ton domaine.

Évagrius, évêque, est fidèle et par lui La céleste Lumière aux yeux fermés a lui. Loin des libres sentiers, loin de la voie oblique, Son troupeau broute en paix dans l’enclos catholique, Tandis que le Pasteur, sondant d’un œil jaloux Le désert et les monts d’où descendent les loups, Plein de haine et d’ardeur, les guette et suit leurs pistes. Païens, Juifs, Ariens, Dokètes, Donatistes Qui, dans l’orgueil brutal d’un cœur rude et hautain, Sont jusqu’en leurs tombeaux traqués par Augustin, Nul n’échappe ; et la geôle est si profonde et sombre Où l’Evêque enfouit ses victimes sans nombre Que nui, laïque ou clerc, n’en est jamais sorti Même absous, repentant et dûment converti.

Évagrius, lassé de grands et vains massacres, Entouré ce jour-là de moines, de diacres, Grave et la crosse en main, trône dans la prison. Dans le noir caveau Hotte une acre exhalaison De soufre, de sang frais et de chair consumée. Et les torches, au mur noirci par la fumée, D’une pourpre douteuse embrasent les parois Où pendent fouets plombés, chaînes, carcans étroits, Coutelas effilés, haches, ciseaux, tenailles Et rouets de bois brut à tordre les entrailles. Évagrius médite et murmure : — Il est bon De voir la flamme bleue errer sur le charbon, D’oüir claquer les dents, craquer les os, d’entendre L’hérétique hurler et l’orgueilleux se rendre Aux probantes raisons de nos bourreaux secrets. Trancher le mal, sévir et tuer sans regrets,

C’est mon droit ; l’Empereur auguste me l’accorde. L’Église, maternelle en sa miséricorde, Sauvant l’âme aux dépens du corps persécuté, La jette, ivre d’amour, de joie et de clarté, Aux bras que le Sauveur ouvrit sur le Calvaire.

Sans les Pasteurs virils, sans moi, la Loi sévère Serait telle qu’un glaive au fourreau. C’est en vain, O Maître, qu’eût jadis coulé ton sang divin ; En vain que la Colombe eût sacré tes apôtres, Que Pierre eût triomphé, Paul combattu, que d’autres, Confesseurs et martyrs, pontifes et docteurs, De l’unité chrétienne immortels fondateurs, Eussent d’un même élan parcouru la carrière, Si nous, derniers soldats et postés en arrière, Chassant tes ennemis de ton camp ravagé, Avions faibli, Seigneur, et ne t’avions vengé ! Tout est bien. La foi vit et ton règne prospère Au diocèse heureux dont tu m’as fait le père. Encor quelques fronts durs et têtus à pétrir, O Christ ! et devant toi je ferai refleurir, Comme dans un jardin discret et symétrique, La merveilleuse paix de l’Église d’Afrique. Voici l’heure où l’agneau bêle auprès du bercail, Où le bon ouvrier songe au pieux travail, Et dans son champ, lavé d’une averse sanglante, Hâte l’éclosion de la moisson trop lente. Jésus, sois-lui propice et garde du péril L’artisan de ta gloire entière. Ainsi soit-il ! —

Tel, armé de vigueur et de foi, lent et digne, L’Évêque, ayant prié, vers l’ombre fit un signe. Soudain, comme aveuglé par les blêmes éclairs Des flambeaux résineux excités par deux clercs, Un homme, un spectre, nu, décharné, tremblant, pâle, Apparut ; et devant la chaise épiscopale Rudement un bourreau lui courba les genoux. Alors Évagrius dit : — Mon fils, est-ce à nous, Ignorant et pécheur, vieillard que la mort guette, Qu’il convient de parler et de porter requête ? Que sommes-nous ? un homme, un prêtre, rien, sinon Le juge élu par Dieu pour juger en son nom, L’ouvrier du pressoir, le vigneron qui trie La grappe incorrompue et la grappe pourrie, Et tous les jours présente à son Maître divin Le raisin de rebut et l’outre de bon vin. Je sais que ton exemple attriste et scandalise Cyrène où tu naquis, la province et l’Église, Que prudemment, dans l’ombre en un secret peureux, L’erreur de Donatus ronge ton cœur lépreux Et que ton front, rebelle aux sacrés anathèmes, Demeure, malgré nous, souillé des deux baptêmes. Or, moi, selon mon droit et selon mon pouvoir, Je t’ordonne, maudit, d’abjurer sans surseoir Et d’accepter, intacte, en parole et pensée, L’universelle foi des Pères de Nicée. —

L’homme baissa la tête et se tut. Et voilà Que le fouet du bourreau dans l’air pesant siffla Et lacéra les chairs et dénuda les côtes Pendant que, se dressant parmi les plaintes hautes Du patient, lié tout sanglant contre un pieu, Évagrius criait : — Tu crois en un seul Dieu, Le Père, omnipotent et créateur des choses ? —

Mais l’homme obstinément serrant ses lèvres closes, Il dit encore : — En un seul Seigneur Jésus-Christ, Fils unique du Père et, comme il est écrit, Verbe de Dieu, vrai Dieu, lumière de lumière ? —

Et comme, cuirassé de sa force première, L’homme, toujours muet, rêvait : — Tu céderas, Mulet rétif ! Bourreau, fais ton œuvre ! —

Les bras Entravés et les pieds pressés entre des planches, Une chaîne de fer rougi mordant ses hanches Et les membres tirés aux trous du chevalet, L’hérétique endurci se tordait et hurlait ; Et les muscles saillaient sous la peau qui se marbre Comme des nœuds épais sous une écorce d’arbre. Évagrius reprit : — Engendré, non formé Et consubstantiel. Le crois-tu, cœur fermé, Que, descendu des cieux pour le salut du monde, Il s’incarna, mourut sur une croix immonde Et le troisième jour ressuscita des morts ? Le crois-tu ? —

Le silence était lugubre.

Alors, Tandis que çà et là les tenailles ardentes Creusaient des trous sanglants au fond des chairs pendantes. Tandis que crépitaient l’huile et le plomb fondu, L’Évêque, fou de rage, effroyable, éperdu, Haineux, couvant sa proie, horriblement tenace, Penché sur le martyr, lui crachait à la face : — Ressuscita des morts et... —

Quel frisson passa Dans la geôle ? Vaincu, brisé, l’homme haussa En un suprême effort son visage livide, Roula dans l’ombre rouge un œil hagard et vide, Tordit ses poings, roidit ses membres déjà froids Et désespérément hurla : — Je crois ! je crois ! —

Et la mort pitoyable ouvrit son aile sombre Pour en couvrir cet homme et l’emporter dans l’ombre. Et satisfait, devant ce cadavre en lambeaux Et cette inerte chair vouée aux vils tombeaux, L’évêque Évagrius leva ses mains unies Et dit : — Gloire au Seigneur ! Amen ! Soyez bénies, O subites clartés qui, ruisselant des cieux, A l’heure de la mort illuminez les yeux ! O bienheureux salut qui, dans l’azur en fête, Fais retentir encor la harpe du Prophète, Et le chœur angélique et les Saints vénérés Exulter d’allégresse au bruit des chants sacrés ! Ainsi qu’un holocauste, épuré par la flamme, Divin Martyr, Jésus ! je te livre cette âme, Libre, guérie, enfin comme tu la voulus, Pour la vêtir, ô Christ ! du manteau des élus Et, l’arrachant de force au monde ingrat et rude, La couronner de gloire en ta béatitude. Seigneur, ayez pitié ! Recevez-la, Seigneur, Dans la paix éternelle et l’éternel bonheur ! —

Et, traçant dans l’espace un signe emblématique, Évagrius, suivi du peuple fanatique Des moines, précédé d’un diacre tondu, Foula l’obscur pavé, noir de sang répandu, Traîna sa robe longue au flot visqueux des dalles, Y trempa jusqu’au bord le cuir de ses sandales, Franchit la porte basse et disparut sans voir Un sang miraculeux goutte à goutte pleuvoir Des branches de la croix devant ses pas portée, Ni pâlir sur le bronze une face irritée, Ni dans l’ombre pleurer Jésus qui s’indignait Et solitairement, le flanc percé, saignait.