French poem
Ô vingt ans printaniers ! Étincelante aurore !
by André de Guerne (1853–1912)
Ô vingt ans printaniers ! Étincelante aurore ! L’amour, à son matin, farouche et libre encore, Est comme un jeune aiglon qui tente un premier vol. Sa plume en frémissant palpite et bat le sol ; La crainte et le désir luttent dans sa prunelle. Avide, au bord de l’aire il entr’ouvre son aile Et s’élance. L’orage est moins rapide ; il sent Dans l’air tumultueux flotter l’odeur du sang ; Parmi l’herbe et les fleurs il distingue sa proie Et plonge de l’espace et s’abat, perce et broie Et disparaît sanglant dans la nuée en feu.
Il grandit. L’astre d’or irradie au ciel bleu ; Les troupeaux confiants dorment dans la campagne ; La torpeur de midi berce la terre et gagne Les oiseaux dans les bois, les agneaux dans les prés. Mais lui, l’aigle sublime, ami des pics sacrés, Conquérant de l’azur, ne voit plus rien du monde. Dans cette immensité dont la clarté l’inonde, Là-haut, devant le phare où tout rayon s’unit, Il est comme un navire ancré dans le zénith. Balancé puissamment sur la mer bleue et plane, Serein, transfiguré, l’aile immobile, il plane. Aigle dont le soleil choisit l’œil pour miroir, Face à face avec l’astre, il s’enivre d’espoir, De flamme, de beauté, d’infini, de lumière. Une fixité fauve envahit sa paupière Tandis que s’élevant sans trêve, allant toujours Jusqu’à l’abîme astral où s’engouffrent les jours, Où se tait la tempête, où, sans bruit et sans ombre, L’azur est si profond qu’il semble parfois sombre, En un suprême essor il goûte éperdument L’unique et triomphal évanouissement.