Versos French André de Guerne Paysage

French poem

Paysage

by (1853–1912)

Listen in the reader

Le temps implacable ravage Les fronts, les cœurs, les lieux charmants. Te souviens-tu de ce rivage Qui fut cher à tous les amants ?

C’était au fond d’un golfe où l’onde Pleine de radieux frissons Baignait une plage plus blonde Que la mer fauve des moissons.

De royales architectures Jusque dans les flots azurés Laissaient ruisseler des tentures Et des brocarts sur leurs degrés.

Là, des pigeons aux gorges bleues Se becquetaient en roucoulant ; Là, des paons déployaient leurs queues Sur les rampes de marbre blanc.

Des fûts s’enguirlandaient de roses En émergeant du sable roux. L’air était pur, les lointains roses ; Tout le printemps flottait sur nous.

Et sur l’eau fraîche, sur l’eau claire, Comme prête à prendre l’essor, Se balançait une galère Aux pavillons de soie et d’or.

Elle invitait au beau voyage, Au voyage qu’on fait à deux, Dont l’Amour, fidèle ou volage, Est le pilote hasardeux.

À l’ouest que le soir illumine, Un mythologique coteau Se hérissait d’une ruine, Temple croulant ou vieux château.

Et soudain, par les embrasures, Avant de mourir, le soleil De la pourpre de ses blessures Inondait le débris vermeil.

Au seuil de la nuit illusoire, Nous regardions, l’œil ébloui, Couler à travers l’arche noire Le sang de l’astre évanoui.

Ô bien-aimée ! ainsi nos âmes Ont des ruines à côté Des blancs palais où nous aimâmes. Au bord de ce golfe enchanté.

Le temps implacable ravage Les fronts, les cœurs, les lieux charmants. Te souviens-tu de ce rivage Qui fut cher à tous les amants ?