Versos French André Theuriet Vignes en fleurs - Amours éternelles (poésies)

French poem

Vignes en fleurs - Amours éternelles (poésies)

by (1833–1907)

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VIGNES EN FLEURS.

Nos vignes ont fleuri ce soir, et leur odeur, Où je ne sais quel philtre amoureux se mélange, Flotte dans l’air ainsi qu’un souffle avant-coureur Des ivresses de la vendange.

Étrange affinité ! Le vieux vin du caveau S’éveille dans les fûts ; il tressaille et pétille Comme un vieillard pensif, qui songe au renouveau Lorsque passe une jeune fille…

Et moi-même je cède à cet enivrement ; Ce parfum virginal me trouble et me pénètre, Et je le sens en moi fermenter sourdement Comme la sève au cœur d’un hêtre.

J’ai rempli jusqu’aux bords un verre de cristal D’un clair vin du pays, plein de paillettes blondes, Et maintenant, ô fleurs du vignoble natal, Je bois à vos noces fécondes !

L’âme du vin monte sans bruit Dans mon verre, en perles d’écume, Et s’évapore dans la nuit Que la fleur des vignes parfume ; Mon rêve à son tour prend l’essor, Et ses légères bulles d’or Montent dans mon cerveau qui fume.

O capiteux bouquet du vin, Haleine des grappes écloses ! Pourquoi ne suis-je au temps divin Des antiques métamorphoses ? Je voudrais comme un dieu subtil Me mêler aux sèves d’avril, Me fondre dans l’âme des choses !…

Dans mon verre plein de liqueur, Le ciel étoilé se reflète. O joyeuse ivresse du cœur, Claire ivresse, chère au poète, Prends-moi sur ton aile, et fuyons Au pays des illusions, A travers la nuit violette !

Est-ce un rêve des soirs d’été ? Ou la vigne en fleur, cette fée, D’un baiser m’a-t-elle enchanté ?… Son odeur me vient par bouffée, Et je crois dans l’obscur chemin Voir la Vendange, serpe en main, Pieds nus et robe dégrafée.

Les coteaux sont pleins de bruits sourds Qu’un limpide écho me renvoie ; Sous la charge des raisins lourds Le vigneron chancelle et ploie ; La cuve dans le vendangeoir Boût, et le vin sort du pressoir Comme un vermeil ruisseau de joie.

Le pur sang des raisins pourprés Exhale partout son haleine ; Les bruns vendangeurs enivrés S’en vont bondissant par la plaine, Et l’on entend dans les ravins Comme un chœur de jeunes sylvains Dansant autour du vieux Silène…

Mon verre est vide. Au ciel la nuit poursuit son vol, Et toujours cette odeur pénétrante m’arrive Avec le chant lointain du dernier rossignol Et les premiers cris de la grive.

Je m’endors, et tandis que le pâle matin, Frissonnant, sur le front des collines se lève, La fleur des pampres verts et le bouquet du vin Embaument l’azur de mon rêve.

AMOURS ÉTERNELLES.

Quand les soleils tombans du soir Dardent au faîte du miroir Un rayon de lumière oblique, Parmi des flots d’atomes d’or Le vieux trumeau sourit encor Au grand salon mélancolique.

Dans un cadre à biseau doré On voit, à la marge d’un pré, Le berger près de sa bergère. Leurs clairs regards sont attendris, Et sur leurs fronts les saules gris Font trembler une ombre légère.

Les troupeaux broutent le gazon. Vers les lointains de l’horizon, Un fin brouillard bleu s’évapore ; Le berger d’un air langoureux Module un soupir amoureux Sur sa flûte de buis sonore.

Et devant ce couple ingénu On rêve d’un monde inconnu, Où les cœurs épris et fidèles Ignorent les tristes revers Et tous les lendemains amers De nos pauvres amours mortelles.

Le beau flûteur n’est jamais las. Sa bergère ne cesse pas D’écouter la flûte câline ; Aux oreilles des curieux, Les doux accens mélodieux N’arrivent pas… On les devine.

O mystérieuses chansons, Volupté magique des sons Entendus au travers d’un rêve ! .. Berger, sur ta flûte de buis Tu répéteras jours et nuits Cet air qui jamais ne s’achève.

Bergère, ton sourire frais N’abandonnera plus jamais Les coins de tes lèvres mignonnes, Et vous, grands saules frisonnans, Malgré les hivers survenans, Vous ne perdrez plus vos couronnes !

A vos pieds, aux jours de printemps, Tous deux vous avez en cent ans Vu passer des couples sans nombre ; Tous deux vous avez écouté Maint baiser d’amour répété Par l’écho du salon plein d’ombre ;

Et quand les amans d’aujourd’hui Dormiront, le front plein d’ennui, Sous la pierre des sépultures, Le berger dans son cadre d’or Saluera de sa flûte encor Les amans des saisons futures.