French poem
Veillée dans les bois
by André Theuriet (1833–1907)
La nuit est noire. À tout instant La forêt, prise d’épouvante, Tord ses grands bras verts. On entend Dans les feuilles l’eau ruisselante.
Au logis du vieux braconnier Tout est clos. — Les fils et le père. Suivis d’un maigre lévrier, Sont à l’affût dans la clairière. —
Un enfant dort dans son berceau, Auprès du grand fit de l’aïeule ; Assise et filant au fuseau, La jeune fille veille seule.
La lampe au lumignon tremblant Faiblement éclaire une joue. Un coin d’oreille et le cou blanc Où le lourd chignon se dénoue.
Elle est belle. Son sein d’enfant, Son sein tiède parfois palpite ; Est-ce la peur, l’air étouffant, Ou bien l’attente qui l’agite ?…
La porte glisse sur ses gonds. Et la rafale pluvieuse Pousse un jeune homme aux cheveux blonds Dans la chambre silencieuse.
La fileuse lui tend les bras : — Ô mon amour ! ô Madeleine ! — Marchez tout doux, parlez tout bas, Ma grand’mère s’endort à peine.
Près de la vitre, assis tous deux, Ils causent. La fillette essuie Sur le front de son amoureux Les froides larmes de la pluie.
« — Je t’aime, ô chère enfant ! — Et moi ! À rêver de vous, moi, je passe Les jours et les nuits. Ah ! pourquoi Êtes-vous fils d’un garde-chasse ?
« Plus haut, plus grand que la forêt, Entre nous deux un mur se dresse, Et mon père me maudirait S’il me savait votre maîtresse… »
Il l’interrompt et tour à tour Il baise ses yeux bruns limpides… Tandis qu’ils s’enivrent d’amour, Les heures s’envolent rapides.
Le coq chante au loin. — « Coq maudit, Tu mourrais, si j’étais ton maître ! » — À l’orient le ciel blanchit, La belle entr’ouvre la fenêtre.
L’orage a fui, le ciel est bleu, Et l’alouette est réveillée. Encore un baiser, puis adieu Jusqu’à la prochaine veillée !
Prompt comme un cerf, l’amoureux part Et disparaît dans la ramée… Sur la clairière, un frais brouillard Ondule comme une fumée.
Leur carnier vide sur le dos. Les braconniers quittent la place, Engourdis, trempés jusqu’aux os. — Ni poil, ni plume, triste chasse ! —
Ils voient tout à coup le fourré S’agiter. — À vous ! dit le père. — Les trois coups partent. — Bien tiré ! Victoire ! La bête est par terre.
Le chien pousse un long hurlement… Le père s’avance et regarde : — Parmi les genêts teints de sang Expire le blond fils du garde.