French poem
Un sphinx
by André Theuriet (1833–1907)
Avec sa bouche aux coins rieurs Et ses yeux verts qu’un regret baigne De mélancoliques lueurs, Elle a pris mon âme, elle y règne, Et j’aime sa blonde beauté, Faite de grâce & de fierté.
Elle est fantasque & violente, Mais elle met dans un coup d’œil Une caresse amollissante Qui fond lentement mon orgueil, Et sa voix d’enfant qui se fâche, Sa voix boudeuse me rend lâche.
Tantôt douce comme une fleur, Tantôt inflexible & hautaine, Elle a des tendresses de sœur Et des arrogances de reine ; Sphinx adorable, esprit amer Et fascinant comme la mer.
À la fois provocante & chaste, Câline & froide tour à tour, Par un mystérieux contraste, Elle désire & craint l’amour ; La volupté, comme une hermine, Dort aux neiges de sa poitrine.
Est-ce le sommeil ou la mort ?… La charmeuse que j’aime est-elle Une Ondine des lacs du Nord Aux amours humaines rebelle ? Une Elfe aux blonds cheveux tressés Avec des nénufars glacés ?…
Ou bien, quand la jeunesse éclate, A-t-on sous quelque joug brutal Courbé sa beauté délicate ? Un baiser cruel & fatal De la volupté redoutée L’a-t-il à jamais dégoûtée ?…
J’ai beau la fuir ; devant mes yeux Elle est sans cesse, & tout reflète Son sourire capricieux… Comme l’odeur de violette Dont son corps svelte est parfumé, Partout me suit son spectre aimé.
Sa blancheur de vierge m’attire, Le chant de sa voix m’a troublé, Et je cherche sans cesse à lire, Dans son cœur mobile & voilé, L’énigme obscure, impénétrable, Qui me captive & qui m’accable.
Avec sa bouche aux coins rieurs Et ses yeux verts qu’un regret baigne De mélancoliques lueurs. Elle a pris mon âme, elle y règne. Et j’aime pour l’éternité Sa blonde & neigeuse beauté.