French poem
Une nuit de printemps
by André Theuriet (1833–1907)
Paris s’endort. — Les nuées Par un vent frais remuées S’éparpillent dans les airs ; Sous leur brume pâle & fine La lune en manteau d’hermine Plane sur les quais déserts.
Là-bas, comme une âme en peine, Une créature humaine, Bras nus, les cheveux au vent, Passe morne & désolée… Là-bas, dans la contre-allée, Près d’un grand mur de couvent.
Un jet de gaz l’illumine : Sa tête est presque enfantine, Mais à la molle rondeur Des seins gonflés sous la bure, On devine qu’elle est mûre Pour l’amour — & la douleur.
Les mains sur son sein pressées, Les paupières abaissées Sur des pleurs lents à jaillir, Debout, au bord de la route, En elle-même elle écoute Quelque chose tressaillir.
O mystère ! quelque chose Qui palpite, vie éclose Dans l’être déjà vivant… Ses mains ont dans ses entrailles, Comme le grain des semailles, Senti germer un enfant…
Paris dort, — & dans les arbres, Dans la mousse des vieux marbres Et les jasmins des balcons, On entend frémir la séve ; Mai, sur la ville qui rêve, Répand ses charmes féconds.
Dans la nuit tiède & clémente Où tout fleuronne & fermente, Un cri d’angoisse est monté. Là-bas, sous la sombre allée, Une pauvre désolée Te maudit, fécondité !
O moment béni des mères, Minutes douces & claires Où l’incertitude a fui ; Heure où la jeune épousée, La main sur son flanc posée, Tressaille & se dit : « C’est lui ! »
Heure limpide & sereine, Ta voix dans cette âme en peine N’éveille que le remord. Cheveux au vent, tête nue, Elle accueille ta venue Avec un salut de mort…
Le rossignol chante. — O tristesse, Amertume du souvenir, Quand l’amour dans la brume épaisse Plonge pour ne plus revenir !
Elle écoute & son cœur palpite… Les sons dans les arbres du quai Montent ; le passé ressuscite, Par ce chant nocturne évoqué.
Elle voit les vergers pleins d’herbe Et l’ombre des pommiers en fleur Où l’amoureux, le front superbe, L’entraînait d’un geste vainqueur.
Étreintes, lèvres confondues, Baisers longuement savourés, Soupirs mêlés aux voix aiguës Des cigales parmi les prés,
Tout lui revient à la mémoire, Tout, jusqu’à la chanson d’amour Que l’amant, fier de sa victoire, Fredonnait gaîment au retour.
Hélas ! au long du quai sonore, Tandis qu’elle erre à l’abandon, À qui la redit-il encore, La folle & trompeuse chanson ?
Mène-t-il une autre amoureuse Sous les ramures des halliers, Tandis qu’elle descend, peureuse, Les degrés des noirs escaliers ?…
Elle arrive à la pente obscure Où brusquement le mur finit… Voici la Seine qui murmure Entre ses berges de granit.
Les feux rougeâtres des lanternes Et le clair de lune argenté Sur les eaux profondes & ternes Croisent leur tremblante clarté ;
Dans la rivière illuminée On dirait les reflets joyeux D’une fête étrange donnée Par des hôtes mystérieux…
Le rossignol chante, — & plaintive L’onde roule & frémit tout bas… La pauvre fille sent l’eau vive Baigner tendrement ses pieds las.
L’oiseau dit les amours menteuses Et le bonheur enseveli ; Les flots avec leurs voix berceuses Parlent de sommeil & d’oubli.
Oh ! l’oubli, la fin de l’épreuve, Et, sur un lit de frais cailloux, Dans les molles herbes du fleuve, Un sommeil éternel & doux !…
Au bruit d’une chute soudaine Un sourd jaillissement répond, Et l’onde, qui bouillonne, entraîne Un corps sous les arches du pont.